J'achèverai mon voyage, mais sans aller à Borodino, sans assister à l'entrée de la cour au Kremlin; sans vous parler davantage de l'Empereur: qu'aurais-je à vous dire de ce prince que vous ne sachiez maintenant aussi bien que moi? Songez, pour vous faire une idée des hommes et des choses de ce pays, qu'il s'y passe bien d'autres histoires du genre de celles que vous venez de lire: mais elles sont et resteront ignorées: il a fallu un concours de circonstances que je regarde comme providentiel pour me révéler les faits et les détails que ma conscience me force à consigner ici.
Je vais recueillir toutes les lettres que j'ai écrites pour vous depuis mon arrivée en Russie, et que vous n'avez pas reçues, car je les ai conservées par prudence; j'y joindrai celle-ci; et j'en ferai un paquet bien cacheté, que je déposerai en mains sûres, ce qui n'est pas chose facile à trouver à Pétersbourg. Puis je terminerai ma journée en vous écrivant une autre lettre, une lettre officielle qui partira demain par la poste; toutes les personnes, toutes les choses que je vois ici seront louées à outrance dans cette lettre. Vous y verrez que j'admire ce pays sans restriction avec tout ce qui s'y trouve et tout ce qui s'y fait… Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je suis persuadé que la police russe et que vous-même vous serez également les dupes de mon enthousiasme de commande et de mes éloges sans discernement ni restrictions[16].
Si vous n'entendez plus parler de moi, pensez qu'on m'a emporté en Sibérie: ce voyage seul pourrait déranger celui de Moscou, que je ne différerai pas davantage, car mon feldjæger revient me dire que les chevaux de poste seront irrévocablement à ma porte demain matin.
LETTRE VINGT-DEUXIÈME.
Route de Pétersbourg à Moscou.—Rapidité du voyage.—Nature des matériaux.—Balustrades des ponts.—Cheval tombé.—Mot de mon feldjæger.—Portrait de cet homme.—Postillon battu.—Train dont on mène l'Empereur.—Asservissement des Russes.—Ce que l'ambition coûte aux peuples.—Le plus sûr moyen de gouverner.—À quoi devrait servir le pouvoir absolu?—Mot de l'Évangile.—Malheur des Slaves.—Desseins de Dieu sur l'homme.—Rencontre d'un voyageur russe.—Ce qu'il me prédit touchant ma voiture.—Prophétie accomplie.—Le postillon russe.—Ressemblance du peuple russe avec les gitanos d'Espagne.—Femmes de la campagne.—Leur coiffure, leur ajustement, leur chaussure.—La condition des paysans; meilleure que celle des autres Russes.—Résultat bienfaisant de l'agriculture.—Aspect du pays.—Bétail chétif.—Question.—La maison de poste.—Manière dont elle est décorée.—Des distances en Russie.—Aspect désolé du pays.—Habitations rurales.—Montagnes de Valdaï: exagération des Russes.—Toque des paysans; plumes de paon.—Chaussures de nattes.—Rareté des femmes.—Leur costume.—Rencontre d'une voiture de dames russes.—Leur manière de s'habiller en voyage.—Petites villes russes.—Petit lac; couvent dans un site romantique.—Forêts dévastées.—Plaines monotones.—Torjeck.—Cuir brodé, maroquin.—Côtelettes de poulet.—Aspect de la ville.—Ses environs.—Double chemin.—Troupeaux de bœufs.—Charrettes.—Encombrement de la route.
Pomerania, ce 3 août 1839, maison de poste à dix-huit lieues de
Pétersbourg.
Voyager en poste sur la route de Pétersbourg à Moscou, c'est se donner pendant des jours entiers la sensation qu'on éprouvait lorsqu'on descendait les montagnes russes à Paris. On fait bien d'apporter une voiture anglaise à Pétersbourg, uniquement pour avoir le plaisir de parcourir sur des ressorts réellement élastiques (ceux des voitures russes ne le sont que de nom) cette fameuse route, la plus belle chaussée de l'Europe, au dire des Russes et je crois des étrangers. Il faut convenir qu'elle est bien soignée, mais dure, à cause de la nature des matériaux qui tout cassés qu'ils sont, et même en assez petits morceaux, s'incrustent dans le corps de la chaussée, où ils forment de petites aspérités immobiles et secouent les boulons au point d'en faire sauter un ou deux par poste; d'où il arrive qu'on perd au relais le temps qu'on a gagné sur la route, où l'on tourbillonne dans la poussière avec l'étourdissante rapidité d'un ouragan chassant les nuages devant lui. La voiture anglaise est bien agréable pour les premiers relais, mais à la longue on sent ici le besoin d'un équipage russe pour résister au train des postillons et à la dureté du chemin. Les garde-fous des ponts sont en belles grilles de fer ornées d'écussons aux armes impériales, et les poteaux qui soutiennent ces élégantes balustrades sont des piliers de granit équarris avec luxe; toutes ces choses ne font qu'apparaître aux yeux du voyageur abasourdi, le monde fuit derrière lui comme les rêves d'un malade.
Cette route, plus large que les routes d'Angleterre, est tout aussi unie quoique moins douce, et les chevaux qui vous traînent sont petits, mais pleins de nerf.
Mon feldjæger a des idées, une tenue, une figure qui ne me permettent pas d'oublier l'esprit qui règne dans son pays. En arrivant au second relais, un de nos quatre chevaux attelés de front manque des quatre pieds et tombe sous la roue. Heureusement le cocher, sûr de ceux qui lui restent, les arrête sur place; malgré la saison avancée, il fait encore dans le milieu du jour une chaleur brûlante, et la poussière rend l'air étouffant. Je pense que le cheval tombé vient d'être frappé d'un coup de soleil, et que si on ne le saigne à l'instant il va mourir; j'appelle mon feldjæger, et, tirant de ma poche un étui contenant une flamme de vétérinaire, je la lui offre en lui disant d'en faire usage tout de suite, s'il veut sauver la pauvre bête. Il me répond avec un flegme malicieux, sans prendre l'instrument que je lui présente, sans regarder l'animal: «C'est bien inutile, nous sommes au relais.»
Là-dessus, au lieu d'aider le malheureux postillon à dégager l'animal, il entre dans l'écurie voisine pour nous faire préparer un autre attelage.