Usez de sévérité contre ceux qui abusent et de mansuétude contre ceux qui souffrent, et bientôt vous aurez changé votre troupeau en nation… problème difficile à résoudre sans doute; mais n'est-ce pas pour exécuter ce qui serait impossible à d'autres que vous êtes déclaré et reconnu tout-puissant ici-bas? L'homme qui occupe la place de Dieu sur la terre ne doit reconnaître d'impossible que le mal. Il est obligé de ressembler à la Providence pour légitimer la puissance qu'il s'attribue.
Si le pouvoir absolu n'est qu'une fiction qui flatte l'amour-propre d'un seul homme aux dépens de la dignité d'un peuple, il faut l'abolir; si c'est une réalité, elle coûte trop cher pour ne servir à rien.
Vous voulez gouverner la terre comme les anciennes sociétés: par la conquête; vous prétendez vous emparer par les armes des pays qui sont à votre convenance, et de là opprimer le reste du monde par la terreur: tel est votre but; et les moyens que vous prenez vous y mèneront, dites-vous… c'est possible; mais moi je déteste et votre but et vos moyens.
L'extension de puissance que vous rêvez n'est point intelligente, elle n'est point morale; et si Dieu vous l'accorde ce sera pour le malheur du monde.
Je le sais trop, la terre n'est pas le lieu où la justice absolue triomphe. Néanmoins le principe reste immuable, le mal est mal en lui sans égard à ses effets: soit qu'il serve à la perte ou à l'agrandissement d'un peuple, à la fortune ou au déshonneur d'un homme, il pèse toujours du même poids dans la balance éternelle. Ni la perversité d'un individu, ni les crimes d'un gouvernement ne sont jamais entrés dans les desseins de la Providence; Dieu n'excuse pas plus les forfaits d'un Roi et de son peuple que ceux d'un chef de bandits et de sa troupe. Mais s'il n'a pas voulu les actions coupables, le résultat des événements s'accorde toujours avec les vues de sa justice, car cette justice veut toutes les conséquences du crime qu'elle ne voulait pas. Dieu fait l'éducation du genre humain, et toute éducation est une suite d'épreuves.
Les conquêtes de l'Empire romain n'ont pas ébranlé la foi chrétienne; le pouvoir oppressif de la Russie n'empêchera pas la même foi de subsister dans le cœur des justes. La foi durera sur la terre autant que l'inexplicable et l'incompréhensible.
Dans un monde où tout est mystère, depuis la grandeur et la décadence des nations jusqu'à la reproduction et la disparition d'un brin d'herbe, où le microscope nous en apprend autant sur l'intervention de Dieu dans la nature que le télescope dans le ciel, que la renommée dans l'histoire, la foi se fortifie de l'expérience de chaque jour, car elle est la seule lumière analogue aux besoins d'un être entouré de ténèbres et qui de sa nature n'atteint qu'au doute.
Si nous étions destinés à souffrir l'ignominie d'une nouvelle invasion, le triomphe des vainqueurs ne m'attesterait que les fautes des vaincus.
Aux yeux de l'homme qui pense, le succès ne prouve rien, si ce n'est que la vie de la terre n'est ni le premier ni le dernier mode de la vie humaine. Laissons aux juifs leur croyance intéressée et rappelons-nous le mot de Jésus-Christ: Mon royaume n'est pas de ce monde.
Ce mot si choquant pour l'homme charnel, on est bien forcé de le répéter à chaque pas qu'on fait en Russie; à la vue de tant de souffrances inévitables, de tant de cruautés nécessaires, de tant de larmes non essuyées, de tant d'iniquités volontaires et involontaires, car ici l'injustice est dans l'air; devant le spectacle de ces calamités répandues non sur une famille, non sur une ville, mais sur une race, sur un peuple habitant le tiers du globe, l'âme éperdue est contrainte de se détourner de la terre, et de s'écrier: «C'est bien vrai, mon Dieu! votre royaume n'est pas de ce monde.»