L'impassibilité est une vertu facile au lecteur; tandis qu'elle a toujours paru difficile si ce n'est impossible à l'écrivain.
«Le peuple russe est doux,» me dit-on; à cela je réponds: «Je ne lui en sais nul gré, c'est l'habitude de la soumission…» D'autres me disent: «le peuple russe n'est doux que parce qu'il n'ose montrer ce qu'il a dans le cœur: le fond de ses sentiments et de ses idées, c'est la superstition et la férocité.» À ceci, je réponds: «Pauvre peuple! il est si mal élevé.»
Voilà pourquoi les paysans russes me font grande pitié, quoiqu'ils soient les hommes les plus heureux, c'est-à-dire, les moins à plaindre de la Russie.
De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il résulte que le bonheur n'est pas le vrai but de la mission de l'homme ici-bas. Ce but est tout religieux: c'est le perfectionnement moral, la lutte et la victoire.
Mais depuis les usurpations de l'autorité temporelle, la religion chrétienne en Russie a perdu sa vertu: elle est stationnaire; c'est un des rouages du despotisme: voilà tout. Dans ce pays où rien n'est défini nettement, et, pour cause, on a peine à comprendre les rapports actuels de l'Église avec le chef de l'État, qui s'est fait aussi l'arbitre de la foi, sans cependant proclamer positivement cette prérogative: il se l'est arrogée; il l'exerce de fait; mais il n'ose la revendiquer comme un droit; il a conservé un synode: c'est un dernier hommage rendu par la tyrannie au Roi des Rois et à son Église ruinée. Voici comment cette révolution religieuse est racontée dans l'Évesque que je lisais tout à l'heure.
J'étais descendu de voiture à la poste, et pendant qu'on allait me chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrière de ma calèche, je parcourais l'Histoire de Russie, d'où j'ai extrait ce passage, que je vous copie sans y changer un mot.
«1721. Depuis la mort d'Adrien[23], Pierre[24] avait paru différer toujours de se prêter à l'élection d'un nouveau patriarche. Pendant vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef de l'Église s'était insensiblement refroidie.
«L'Empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie pour toujours. Il partagea la puissance ecclésiastique, réunie auparavant tout entière dans la personne d'un grand pontife, et fit ressortir toutes les matières qui concernent la religion d'un nouveau tribunal qu'on appelle le saint synode.
«Il ne se déclara pas le chef de l'Église; mais il le fut en effet par le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collége ecclésiastique. Le voici: «Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur et sujet de mon naturel et véritable souverain… Je reconnais qu'il est le juge suprême de ce collége spirituel.»
«Le synode est composé d'un président, de deux vice-présidents, de quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des causes ecclésiastiques sont bien éloignés d'avoir ensemble le pouvoir que possédait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le métropolite. Ils ne sont point appelés dans les conseils; leur nom ne paraît point dans les actes de la souveraineté; ils n'ont même, dans les matières qui leur sont soumises, qu'une autorité subordonnée à celle du souverain. Comme aucune marque extérieure ne les distingue des autres prélats, et que leur autorité cesse dès qu'ils ne siégent plus sur leur tribunal; enfin, comme ce tribunal lui-même n'a rien de fort imposant, ils n'inspirent point au peuple une vénération particulière.»