On sait avec quel courage les Russes combattirent à la Moskowa. Cette bataille, qui a reçu de leur maître le nom de Borodino, fut glorieuse pour eux et pour nous, puisque, malgré leurs généreux efforts, ils ne purent empêcher notre entrée à Moscou.
Dieu voulait fournir un récit épique aux gazetiers du siècle, siècle prosaïque entre tous ceux que le monde a vus s'écouler. Moscou fut sacrifié volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le signal de la révolution de l'Allemagne et de la délivrance de l'Europe.
Les peuples sentirent enfin qu'ils n'auraient de repos qu'après avoir anéanti cet infatigable conquérant qui voulait la paix par le moyen de la guerre perpétuelle.
Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pensée à la première vue du Kremlin. Pour récompenser dignement Moscou, l'Empereur de Russie aurait dû rétablir sa résidence dans cette ville deux fois sainte.
Le Kremlin n'est pas un palais comme un autre, c'est une cité tout entière, et cette cité est la souche de Moscou; elle sert de frontière à deux parties du monde, l'Orient et l'Occident: le monde ancien et le monde moderne sont là en présence; sous les successeurs de Gengis-Khan, l'Asie s'était ruée une dernière fois sur l'Europe; en se retirant, elle a frappé du pied la terre, et il en est sorti le Kremlin!
Les princes qui possèdent aujourd'hui cet asile sacré du despotisme oriental disent qu'ils sont Européens, parce qu'ils ont chassé de la Moscovie les Calmoucks leurs frères, leurs tyrans et leurs instituteurs; ne leur en déplaise rien ne ressemblait aux khans de Saraï comme leurs antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont emprunté jusqu'à leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des Tatars. Karamsin dit à ce sujet, volume VI, page 438:
«Ce mot n'est pas l'abrégé du latin César, comme plusieurs savants le croient sans fondement. C'est un ancien nom oriental que nous connûmes par la traduction slavonne de la Bible: donné d'abord par nous aux empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en persan trône, autorité suprême, et se fait remarquer dans la terminaison des noms des rois d'Assyrie et de Babylone, comme Phalassar, Nabonassar, etc.» Et en note il ajoute: «Voyez BOYER, Origine russ. Dans notre traduction de l'Écriture sainte on écrit Kessar au lieu de César, mais Tzar ou Czar est tout à fait un autre mot.»
Une fois entré dans l'enceinte de Moscou, j'ai oublié la poésie, l'histoire elle-même, et je n'ai plus pensé qu'à ce que je voyais; c'était pourtant peu de chose, car je me trouvais dans des rues pareilles à celles de tous les faubourgs de grandes villes: bientôt j'ai traversé un boulevard qui ressemble à tout, puis j'ai suivi une pente assez douce au bas de laquelle je suis arrivé dans un quartier élégant, bâti en pierre, et dont les rues sont tirées au cordeau; enfin on m'a conduit dans la Dmitriskoï: c'est la rue où m'attendait une belle et bonne chambre retenue pour moi dans une excellente auberge anglaise. J'avais été recommandé dès Pétersbourg à madame Howard, qui ne m'aurait pas admis chez elle sans cette précaution. Je n'ai garde de lui reprocher ses scrupules, car grâce à tant de prudence, on peut dormir tranquille dans sa maison.
Êtes-vous curieux de savoir à quel prix elle achète une propreté difficile à obtenir partout, mais qui devient une vraie merveille en Russie? elle a bâti dans sa cour un corps de logis séparé, afin d'y faire coucher tous les domestiques russes. Ces hommes n'entrent dans la maison principale que pour y vaquer au service de leurs maîtres. En fait de précautions, madame Howard va plus loin encore. Elle ne reçoit presque aucun Russe; aussi ni mon postillon, ni mon feldjæger ne connaissaient sa maison; nous avons eu quelque peine à la trouver, quoique cette maison, sans enseigne il est vrai, soit la meilleure auberge de Moscou et de la Russie.
Aussitôt que je fus installé, je me suis mis à vous écrire pour me reposer. La nuit approche, il fait clair de lune; je m'interromps afin d'aller parcourir la ville; je reviendrai vous raconter ma promenade.