Plus tard on le verra livrer à Étienne Batori la Livonie, ce prix du sang, ce but des efforts de sa nation pendant des guerres de plusieurs siècles; mais malgré les trahisons réitérées de son chef, la Russie, infatigable dans la servilité, ne se dégoûte pas un instant d'une obéissance aussi onéreuse qu'avilissante; l'héroïsme eût coûté moins cher à cette nation acharnée contre elle-même. De nos jours encore, Karamsin se croit obligé d'adoucir en ces termes l'indignation que devrait inspirer à tous les Russes la déshonorante conduite de leur chef:
«Nous avons déjà fait mention des institutions militaires de ce règne: Jean, dont la lâcheté sur le champ de bataille couvrait de honte les drapeaux de la patrie, lui laissa cependant une armée mieux disciplinée et beaucoup plus nombreuse qu'elle n'en avait jamais eu jusqu'alors.» Tom. IX, page 567. Ceci est un fait; mais comment n'y pas ajouter un mot pour protester en faveur de l'humanité et de la gloire nationale.
C'est sous ce règne que la Sibérie fut pour ainsi dire découverte et qu'elle fut conquise par d'héroïques aventuriers moscovites. Il était dans la destinée d'Ivan IV de léguer à ses successeurs ce moyen de tyrannie.
Ivan ressent pour Élisabeth d'Angleterre une sympathie qui tient de l'instinct; les deux tigres se devinent, ils se reconnaissent de loin; les affinités de leur nature agissent malgré la différence des situations qui explique celle des actes. Ivan IV est un tigre en liberté, Élisabeth un tigre en cage.
Toujours en proie à des terreurs imaginaires, le tyran moscovite écrit à la cruelle fille de Henri VIII, à la triomphante rivale de Marie Stuart pour lui demander un asile dans ses États en cas de revers de fortune. Celle-ci lui répond une lettre détaillée et pleine de tendresse. Karamsin ne cite textuellement que des parties de cette lettre: je traduis littéralement les passages anglais qu'il nous donne; l'original est conservé, dit-il, dans les archives de la Russie.
«Au cher et très-grand, très-puissant prince, notre frère Empereur et grand-duc Ivan Vassili, souverain de toute la Russie.
«Si à une époque il arrive que vous soyez par quelque circonstance casuelle, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque hostilité étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez venir dans notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre épouse, et que vos enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous recevrons et nous traiterons Votre Altesse et sa suite comme il convient à un si grand prince, vous laissant mener une vie libre et tranquille avec tous ceux que vous amènerez à votre suite. Et il vous sera loisible de pratiquer votre religion chrétienne en la manière que vous aimerez le mieux, car nous n'avons pas la pensée d'essayer de rien faire pour offenser Votre Majesté ou quelqu'un de vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de la conscience et de la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa foi par violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que vous habiterez à vos propres frais aussi longtemps que vous voudrez bien rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous la Reine Élisabeth, nous souscrivons cette lettre de notre propre main en présence de notre noblesse et conseil:
«Nicolas Bacon chevalier, (le père du célèbre philosophe), grand chancelier de notre royaume d'Angleterre, William lord Parr, marquis de Northampton, chevalier de la Jarretière, Henri comte d'Arundell, chevalier dudit ordre, Robert Dudley lord Debigh, comte de Leicester, grand écuyer et chevalier de la Jarretière. Suivent encore quelques noms dont le dernier est Cecil, chevalier, premier secrétaire.»
Dans la conclusion, la Reine ajoute ces lignes: «Promettant que nous unirons nos forces pour combattre ensemble nos ennemis communs, et que nous observerons tout ce qui est exprimé dans cette lettre, aussi longtemps que Dieu nous prêtera vie, et cela est confirmé par la parole et la foi royale.
«À notre palais de Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne et l'an de Notre-Seigneur 1570.» (Note 44 du tom. IX de l'Histoire de Russie par Karamsin, pages 620, 621, 622.)