Tel est l'inévitable abîme où tomberont à la fin toutes les églises nationales; les circonstances pourront être diverses, l'asservissement moral sera le même partout; partout où le prêtre abdique, l'État usurpe. Faire secte, c'est enchaîner le sacerdoce. Dans toute église séparée du tronc, la conscience du prêtre est une puissance illusoire; dès lors, la pureté de la foi s'altère, et la charité, ce feu du ciel, dont le cœur des saints est brûlé, dégénère en humanité!!…
Alors, on voit la grâce céder la place à la raison, qui en matière de foi, n'est que l'auxiliaire hypocrite de la force matérielle.
De là vient la haine profonde de tous les ministres et de tous les docteurs sectaires contre le prêtre catholique. Tous reconnaissent qu'il est leur seul ennemi, car lui seul est prêtre, lui seul enseigne; les autres plaident.
Si l'on veut compléter le portrait d'Ivan IV, il faut encore recourir à
Karamsin: je vais donc choisir dans son histoire, pour terminer mon
travail, quelques passages des plus caractéristiques, tome IX, page 343
(Karamsin).
«Des querelles de prééminence avaient lieu dans le service de la Cour.» (Vous le voyez, l'étiquette régnait dans l'antre de la bête féroce.) «Le beau Boris Godounof[37], nouvel échanson et favori de Jean, eut à ce sujet, en 1578, un procès avec le prince Basile Sitzky: le fils de celui-ci refusait de servir à la table du Czar de pair avec Boris; et, bien que le prince Basile fût revêtu de la dignité de boyard, Godounof fut déclaré par une lettre patente du souverain, plus élevé que lui de plusieurs rangs, parce que l'aïeul de Godounof était inscrit dans les anciens registres avant les Sitzky; mais, s'il fermait les yeux sur les disputes des voiëvodes à l'occasion de la primauté, il ne leur pardonnait jamais de fautes dans leur conduite militaire: par exemple, le prince Michel Nozdrovoty, officier de haut rang, fut fouetté dans les écuries pour avoir mal disposé le siége de Milten.»
Voilà comment le Czar entendait la dignité de la noblesse et de l'armée. Ce fait qui se passa en 1577, me rappelle un autre fait de l'histoire de Russie, tout moderne, puisqu'il est arrivé de nos jours. Je m'applique à confronter les époques, pour vous prouver qu'il y a moins de différence que vous ne pensez, entre le passé et le présent de ce pays. C'était à Varsovie, du temps du grand-duc Constantin, et sous le règne de l'Empereur Alexandre, le plus philanthrope des Czars.
Un jour Constantin passait sa garde en revue; et voulant montrer à un étranger de marque à quel point la discipline était observée dans l'armée russe, il descend de cheval, s'approche d'un de ses généraux… D'UN GÉNÉRAL!… et sans le prévenir d'aucune façon, sans articuler un reproche, il lui perce tranquillement le pied de son épée. Le général demeure immobile, et ne pousse pas une plainte: on l'emporte quand le grand-duc a retiré son épée. Ce stoïcisme d'esclave justifie la définition de l'abbé Galiani: Le courage, disait-il, n'est qu'une très-grande peur!
Les spectateurs de la scène restent muets. Ceci s'est passé dans le XIXe siècle à Varsovie sur la place publique.
Vous le voyez, les Russes de notre époque sont les dignes petits-fils des sujets d'Ivan, et ne venez pas m'objecter la folie de Constantin. Cette folie, supposez-la réelle, devait être connue, puisque la conduite de cet homme depuis sa première jeunesse n'avait été qu'une suite d'actes publics de démence. Or, après tant de preuves d'aliénation mentale, lui laisser commander des armées, gouverner un royaume, c'est afficher un mépris révoltant pour l'humanité, c'est une dérision aussi nuisible à ceux qui exercent l'autorité qu'insultante pour ceux qui obéissent. Mais moi, je nie la folie du grand-duc Constantin; et je ne vois dans sa vie qu'une cruauté effrénée.
On a souvent répété que la folie était héréditaire dans la famille Impériale de Russie: c'est une flatterie. Je crois que ce mal tient à la nature même du gouvernement et non à l'organisation vicieuse des individus. Le pouvoir absolu, quand il est une vérité, troublerait, à la longue, la raison la plus ferme; le despotisme aveugle les hommes; peuple et souverain, tous s'enivrent ensemble à la coupe de la tyrannie. Cette vérité me paraît prouvée jusqu'à l'évidence par l'histoire de Russie.