Certes, si Moscou était un port de mer, ou seulement le centre d'un vaste réseau, de ces ornières de métal, conducteurs électriques de la pensée humaine, et qui semblent destinées à satisfaire quelques-unes des impatiences du siècle où nous vivons, on n'y verrait pas ce que j'ai vu hier au club anglais: des militaires de tout âge, des messieurs élégants, des hommes graves et de jeunes étourdis, faire le signe de la croix et se recueillir quelques instants avant de se mettre à table, non pas en famille; mais, à table d'hôte, entre hommes. Les personnes qui s'abstiennent de ce devoir religieux (il y en avait un assez grand nombre) regardaient faire les autres sans s'étonner: vous voyez bien qu'il y a encore huit cents bonnes lieues de Paris à Moscou.

Le palais où ce club est installé me paraît grand et beau, tout l'établissement est conçu et dirigé convenablement; on y trouve à peu près ce qu'on trouve ailleurs dans les clubs. Ceci ne m'a pas surpris; mais ce que j'admire de très-bonne foi, c'est la piété des Russes. Et je l'ai dit à la personne qui m'avait présenté à ce cercle.

Nous causions en tête à tête après le dîner, au fond du jardin du club. «Il ne faut pas nous juger sur l'apparence, me répondit mon introducteur qui est un Russe des plus éclairés, comme vous l'allez voir.—C'est justement cette apparence, repris-je, qui m'inspire de l'estime pour votre nation. Chez nous, on ne craint que l'hypocrisie; le cynisme est pourtant bien plus funeste aux sociétés.—Oui, mais il révolte moins les cœurs nobles.—Je le crois, repris-je, mais par quelle bizarrerie est-ce surtout l'incrédulité qui crie au sacrilége dès qu'elle suppose au fond du cœur d'un homme un peu moins de piété qu'il n'en affiche dans ses actes et dans ses paroles? Si nos philosophes étaient conséquents, ils toléreraient l'hypocrisie comme un des étais de la machine de l'État. La foi est plus tolérante.—Je ne m'attendais pas à vous entendre faire l'apologie de l'hypocrisie.—Je la déteste comme le plus odieux de tous les vices; mais je dis que ne nuisant à l'homme que dans ses rapports avec Dieu, l'hypocrisie est moins pernicieuse pour les sociétés que l'incrédulité effrontée, et je soutiens que les âmes vraiment pieuses ont seules le droit de la qualifier de profanation. Les esprits irréligieux, les hommes d'État philosophes devraient la traiter avec indulgence, et pourraient même s'en servir comme d'un puissant auxiliaire politique; néanmoins, c'est ce qui n'est arrivé en France que rarement, et à de longs intervalles, parce que la sincérité gauloise se refuse à tirer parti du mensonge pour gouverner les hommes; mais le génie calculateur d'une nation rivale a su se plier mieux que nous au joug des fictions salutaires. La politique de l'Angleterre, pays où règne l'esprit pratique par excellence, n'a-t-elle pas généreusement rémunéré chez elle l'inconséquence théologique et l'hypocrisie religieuse? L'Église anglicane est certes beaucoup moins réformée que ne l'est l'Église catholique, depuis que le concile de Trente a fait droit aux réclamations légitimes des princes et des peuples; il est absurde de détruire l'unité, sous prétexte d'abus, tout en perpétuant ces mêmes abus pour l'abolition desquels on s'est arrogé le funeste droit de faire secte; pourtant, cette Église fondée sur des contradictions patentes et appuyée par l'usurpation, aide encore aujourd'hui le pays à poursuivre la conquête du monde, et le pays la récompense par une protection hypocrite; cela peut paraître révoltant, mais c'est un moyen de force. Aussi je soutiens que ces inconséquences et ces hypocrisies monstrueuses aux yeux des hommes sincèrement religieux, ne sauraient choquer des philosophes ni des hommes d'État.—Vous ne prétendez pas dire qu'il n'y ait nuls chrétiens de bonne foi chez les anglicans?—Non, j'admets des exceptions, il y en a toujours à tout; je soutiens seulement que chez ces chrétiens-là, le grand nombre manque de logique, ce qui n'empêche pas, je vous le répète, que je n'envie pour la France la politique religieuse de l'Angleterre, de même qu'ici j'admire à chaque pas que je fais la pieuse soumission du peuple russe. Chez les Français, tout prêtre en crédit devient un oppresseur aux yeux des esprits forts qui gouvernent le pays en le désorganisant depuis tantôt cent trente ans, soit ouvertement par leur fanatisme révolutionnaire, soit tacitement par leur indifférence philosophique.»

L'homme vraiment éclairé avec qui je causais parut réfléchir sérieusement; puis après un silence assez long, il reprit: «Je ne suis pas si loin que vous le pensez de partager votre opinion; car depuis l'expérience que j'ai acquise pendant mes voyages, une chose m'a toujours paru impliquer contradiction, c'est l'éloignement des libéraux pour la religion catholique. Je parle même de ceux qui se disent chrétiens. Comment ces esprits (il y en a qui raisonnent juste, et poussent les arguments jusqu'à leurs dernières conséquences), comment ne voient-ils pas qu'en renonçant à la religion romaine, ils se privent d'une garantie contre le despotisme local que tout gouvernement, de quelque nature qu'il soit, tend toujours à exercer chez soi?—Vous avez bien raison, répliquai-je; mais le monde se conduit par la routine; et pendant des siècles, les meilleurs esprits ont tellement crié contre l'intolérance et l'avidité de Rome, que personne encore n'a pu s'habituer chez nous à changer de point de vue, et à regarder le pape en sa qualité de chef spirituel de l'Église, comme l'immuable appui de la liberté religieuse dans toute la chrétienté; et en sa qualité de souverain temporel, comme une puissance vénérable, embarrassée dans ses devoirs de double nature, complication inévitable peut-être pour conserver son indépendance au vicaire de Jésus-Christ, dont la politique est devenue inoffensive au dehors, à force de faiblesse au dedans. Comment ne voit-on pas d'un coup d'œil qu'il suffirait qu'une nation fût sincèrement catholique pour devenir inévitablement l'adversaire de l'Angleterre, dont la puissance politique s'appuie uniquement sur l'hérésie? Que la France arbore et défende de toute la force de sa conviction la bannière de l'Église catholique, elle fait par cela seul, d'un bout du monde à l'autre, une guerre terrible à l'Angleterre. Ce sont de ces vérités qui devraient sauter aux yeux de tout le monde aujourd'hui, et qui pourtant n'ont frappé jusqu'à présent chez nous que l'esprit de quelques personnes intéressées, et dès lors sans autorité; car, et ceci est une autre bizarrerie de notre époque, on se figure en France qu'un homme a tort dès qu'on soupçonne qu'il a quelque intérêt à avoir raison: le bon sens aurait plus de crédit, s'il était bien prouvé qu'il ne rapporte jamais rien…

«Tel est le désordre d'idées produit par cinquante ans de révolutions et cent ans et plus de cynisme philosophique et littéraire. N'ai-je pas raison de vous envier votre foi?

—Mais le résultat de votre politique religieuse serait de mettre la nation aux pieds de ses prêtres.

—Les exagérations pieuses ne sont pas ce que je vois de plus à redouter dans notre siècle; mais quand la piété des fidèles serait aussi menaçante qu'elle me le paraît peu, je ne reculerais pas pour cela devant les conséquences de mes principes; tout homme qui veut obtenir ou faire quelque chose de positif en ce monde, se met nécessairement aux pieds de quelqu'un, pour me servir de votre expression.

—D'accord, mais j'aime encore mieux flatter le gouvernement des journalistes que celui des prêtres; la liberté de la pensée a plus d'avantages que d'inconvénients.

—Si vous aviez vu de près, comme je les ai vus, la tyrannie de l'esprit et les résultats du pouvoir arbitraire de la plupart des hommes qui dirigent la presse périodique en France, vous ne vous contenteriez pas de ce beau mot: liberté de la pensée; vous demanderiez la chose, et bientôt vous reconnaîtriez que le sacerdoce des journalistes s'exerce avec autant de partialité et beaucoup moins de moralité que l'autorité des ecclésiastiques. Laissant un moment de côté la politique, allez demander aux journaux ce qui les décide dans la part de renommée qu'ils accordent à chacun… la moralité d'un pouvoir dépend de l'école par laquelle sont obligés de passer les hommes qui se destinent à en user. Or, vous ne croyez pas que l'école du journalisme soit plus capable d'inspirer des sentiments vraiment indépendants, vraiment humains, que ne l'est l'école sacerdotale. Toute la question est là; et la France d'aujourd'hui est appelée à la résoudre ainsi que bien d'autres questions, par des transactions conformes à l'esprit du temps; car quelle que soit l'opinion qui prévaudra, je me rassure en pensant que Dieu n'applique jamais rigoureusement la logique humaine au gouvernement de ce monde, et que les hommes à sentiments inflexibles, à idées absolues, exclusives, ne conservent que pendant bien peu de moments le pouvoir qu'ils usurpent quelquefois…

«Mais laissons là les considérations générales, et donnez-moi une idée de l'état de la religion dans votre pays; dites-moi quelle est la culture d'esprit des hommes qui enseignent et qui expliquent l'Évangile en Russie?»