Je m'éloignai des tavernes et me mis à parcourir la place: des nuées de promeneurs y soulevaient des flots de poussière. L'été d'Athènes est long, mais les jours en sont courts, et, grâce à la brise de mer, l'air n'y est guère plus chaud qu'il l'est à Moscou pendant le rapide été du Nord. Cette saison est en Russie d'une chaleur insupportable; elle tire à sa fin, la nuit revient et l'hiver la suit à grands pas; il va me forcer d'abréger mon séjour, malgré l'intérêt que je trouverais à prolonger ce voyage.

On ne souffre pas du froid à Moscou, c'est le refrain de tous les apologistes du climat de la Russie; peut-être disent-ils vrai, mais huit mois d'emprisonnement, de fourrures, de doubles fenêtres et de précautions pour se garantir d'une gelée de 15 à 30 degrés, n'y a-t-il pas là de quoi nous faire hésiter?

Le couvent de Devitscheipol est situé près de la Moskowa qu'il domine; le champ de foire, comme on dit en Normandie, c'est-à-dire la place où se donne la fête, est un terrain vague, descendant en pente, tantôt douce, tantôt rapide, jusqu'au lit de la rivière qui, cette année, ressemble à une route inégalement large, sablonneuse, sillonnée dans toute sa longueur par un filet d'eau. D'un côté vers la campagne, s'élèvent les tours du couvent qui bornent l'espace, et du côté opposé apparaissent les édifices du vieux Moscou, qu'on entrevoit dans le lointain; les échappées de vue sur la plaine et les masses de maisons coupées par des masses d'arbres, les planches grises des cabanes à côté du plâtre et de la chaux des splendides palais, les lointaines forêts de pins entourant la ville d'une ceinture de deuil, les teintes lentement décroissantes d'un long crépuscule: tout concourt ici à grandir l'effet des monotones paysages du Nord. C'est triste, mais c'est imposant. Il y a là une poésie écrite dans une langue mystérieuse que nous ne connaissons pas: en foulant cette terre opprimée, j'écoute sans les comprendre les lamentations d'un Jérémie ignoré; le despotisme doit enfanter ses prophètes: l'avenir est le paradis des esclaves et l'enfer des tyrans! quelques notes d'un chant douloureux, des regards obliques, fourbes, furtifs, rusés, me font interpréter la pensée qui germe dans le cœur de ce peuple; mais le temps et la jeunesse, qui bien qu'on la calomnie, est plus favorable à l'étude que ne l'est l'âge mûr, pourraient seuls m'enseigner nettement tous les mystères de cette poésie de la douleur.

À défaut de documents positifs je m'amuse au lieu de m'instruire; la physionomie du peuple, son costume moitié oriental, moitié finlandais, contribuent incessamment à divertir le voyageur; je m'applaudis d'être venu à cette fête si peu gaie, mais si différente de tout ce que j'ai vu ailleurs.

Les Cosaques se trouvaient mêlés en grand nombre parmi les promeneurs et les buveurs qui remplissaient la place. Ils formaient des groupes silencieux autour de quelques chanteurs dont les voix perçantes psalmodiaient des paroles mélancoliques sur une mélodie très-douce, quoique le rhythme en soit fortement marqué. Cet air est le chant national des Cosaques du Don. Il a quelque analogie avec la vieille mélodie des folies d'Espagne; mais il est plus triste, c'est doux et pénétrant comme la tenue du rossignol quand on l'entend de loin, la nuit, au fond des bois. Quelquefois les assistants répétaient en chœur les dernières paroles de la strophe.

En voici la traduction en prose vers par vers, qu'un Russe vient de m'apporter.

LE JEUNE COSAQUE.

Ils poussent le cri d'alarme,
J'entends mon cheval frapper la terre;
Je l'entends hennir,
Ne me retiens pas.

LA JEUNE FILLE.

Laisse les autres courir à la mort,
Toi, trop jeune et trop doux,
Tu veilleras encore cette fois sur notre chaumière;
Tu ne passeras pas le Don.