Dès que l'Impératrice Catherine II fut montée sur le trône, elle jeta un regard de pitié sur ses prisonniers, et adoucit la sévérité de leur régime; s'étant assurée enfin que l'élargissement des enfants d'Antoine Ulric ne pouvait avoir aucune suite sérieuse, elle résolut de les renvoyer dans les États danois et de les remettre sous la garde de la sœur de leur père, la Reine douairière de Danemark, Julienne Marie. Désirant exécuter son projet sans participation d'autrui, l'Impératrice entama avec la Reine une correspondance directe. La première lettre autographe de l'Impératrice sur ce sujet fut envoyée le 18-30 mars 1780. Catherine proposait à la Reine d'envoyer la famille de Brunswick en Norwège.
La Reine reçut l'offre de l'Impératrice avec un sentiment de reconnaissance et les marques d'une satisfaction particulière; elle lui répondit que le Roi son beau-fils consentait aux propositions de Sa Majesté, concernant la famille de Brunswick.
Le Roi lui-même écrivit à l'Impératrice, l'assurant qu'il était prêt à faire tout ce qu'elle désirait. Mais ensuite la Reine informa l'Impératrice qu'il n'y avait pas en Norwège une seule ville qui n'eût un port, et ne fût située au bord de la mer. On reconnut qu'il serait mieux de transporter la famille de Brunswick dans l'intérieur du Jutland, dans un district également éloigné de la mer et des grandes routes. La petite ville de Gorsens fut choisie pour sa résidence, et le Roi y acheta pour elle deux maisons.
III.
Pendant que cette correspondance avait lieu avec la Reine, on faisait les arrangements nécessaires pour le renvoi de la famille de Brunswick. L'Impératrice désirait accomplir son projet autant que possible en secret, pour ne pas exciter de rumeur dans le peuple, et donner lieu à de longs et inutiles commentaires. Pour cela on ne mit dans le secret que très-peu de personnes. Le principal exécuteur de cette affaire fut le brigadier Besborodko, qui était alors attaché à la personne de l'Impératrice et qui fut dans la suite conseiller privé de première classe et chancelier.
Dans le même temps le conseiller privé Melgunof fut nommé gouverneur général de Yaroslaf et Vologda, et d'Archangel. On lui enjoignit de se rendre de Saint-Pétersbourg droit à Archangel, sous prétexte d'examiner de près le pays dont l'administration lui était confiée. En même temps on lui ordonna de faire personnellement connaissance avec les princes et princesses, de tâcher d'acheter ou de construire un bon bâtiment sous prétexte qu'il en avait besoin pour naviguer sur les rivières du gouvernement d'Archangel; ensuite d'acheter un bon bâtiment marchand; il lui fut ordonné, dans le cas où il n'en trouverait pas un qui fût propre à tenir la mer, de faire construire en hâte sur le lac Onéga un vaisseau marchand à trois mâts, sous prétexte de faire des découvertes dans les mers septentrionales, et de choisir pour le faire manœuvrer d'anciens matelots accoutumés au service, avec d'habiles officiers de marine.
IV.
Melgunof, arrivé à Archangel, reçut de l'ancien gouverneur Golowtzin des renseignements sur la famille de Brunswick, et de là il se transporta à Cholmogory.
À l'entrée de Melgunof dans la maison où demeuraient les princes et les princesses, ils vinrent tous à sa rencontre dans l'antichambre, et tout effrayés ils se jetèrent à ses pieds en le conjurant de leur accorder sa protection. Melgunof tâcha de les rassurer; il leur dit qu'il avait été nommé chef du gouvernement d'Archangel, par la volonté suprême de l'Impératrice, et que comme il était obligé de connaître tout ce qui existait dans la province qu'il devait administrer, il était venu leur faire une visite, sachant l'intérêt que l'Impératrice prenait à leur situation. À ces mots, tous tombèrent de nouveau à ses pieds, et les deux sœurs fondirent en larmes. La plus jeune dit que depuis le commencement du règne de l'Impératrice, ils renaissaient par la grâce de Sa Majesté; mais qu'avant son règne, ils étaient dans le besoin. Elle pria humblement Melgunof de témoigner à Sa Majesté leur reconnaissance sans bornes.
Melgunof resta à Cholmogory six jours et il vit habituellement les princes et les princesses; il dînait tous les jours chez eux avec le gouverneur, et quelquefois il y soupait. Après le dîner il passait avec eux une bonne partie de la journée, employant le temps à jouer aux cartes, au jeu appelé tressette[46] fort ennuyeux pour lui à ce qu'il dit, mais pour eux très-amusant.