Entre autres choses la Reine demanda à l'Impératrice comment il fallait se conduire avec les princes et les princesses, et quel titre on pouvait leur donner. L'Impératrice répondit que depuis le moment où ils étaient sous la protection de la cour de Danemark, elle les regardait comme des personnes indépendantes, d'une naissance illustre; que pour la conduite à tenir avec eux, il fallait penser à leur tranquillité et à leur bonheur; que leur simplicité d'esprit, leur manque d'éducation et d'autres circonstances leur interdisaient de vivre dans le grand monde; qu'elle pensait qu'une vie éloignée de tous les tracas de la cour était ce qui leur convenait le mieux. Quant aux titres, l'Impératrice pensait que rien ne pouvait les priver d'un titre que Dieu leur avait donné et qui leur appartenait par droit de naissance; c'est-à-dire le titre de princes et de princesses de la maison de Brunswick.

La Reine trouva qu'il serait mieux d'éloigner des princes et des princesses leurs domestiques russes pour qu'ils s'accoutumassent plus vite à leur nouveau genre de vie. L'Impératrice y consentit; tous les Russes, excepté le confesseur et les chantres, retournèrent en Russie, et auprès de la famille de Brunswick il y eut alors une petite cour composée de Danois seulement. Ce changement fut amer et pénible pour les princes et les princesses, et ce n'est pas étonnant: ils avaient grandi et avaient été élevés dans le même lieu que leurs serviteurs; en eux ils étaient accoutumés à voir leurs seuls compagnons et confidents. Les princes et les princesses en se séparant d'eux versèrent quelques larmes de regret, même sur Cholmogory.

Pour l'établissement de la famille de Brunswick à Gorsens, pour l'acquisition des maisons et autres frais, il fallait 60,000 thalers. La cour de Danemark proposa de prendre cette somme sur la pension accordée à la famille de Brunswick, et par ce moyen, elle en paya 20,000 thalers. Mais l'Impératrice, ayant appris cela, ne voulut pas que les princes et les princesses jouissent imparfaitement de sa générosité; elle ne voulut pas davantage être à charge à la cour de Danemark, et elle fit payer les 40,000 thalers restants sur sa propre cassette.

XIII.

Les princes et les princesses vécurent à Gorsens dans la paix et en bonne amitié les uns avec les autres. Ils ne donnèrent jamais aucun sujet de plainte aux personnes que la cour de Danemark avait mises auprès d'eux; mais ils ne furent pas toujours contents de ces dernières.

Comme à Cholmogory Élisabeth était la conductrice de ses frères et de sa sœur; elle ne faisait cependant rien sans leur consentement. Au reste, dans toutes les circonstances, tant qu'elle vécut, ils se soumirent à ses pensées et à ses conseils.

Le prince Ferdinand de Danemark vint voir la famille de Brunswick à Gorsens. Cette visite fut triste pour eux. Dès que les princes et les princesses surent qu'il venait, ils se hâtèrent d'aller dans la maison qui leur était destinée pour le rencontrer. Le prince embrassa d'abord l'aînée des princesses, et au même instant les trois autres l'entourèrent, lui baisèrent les mains et pleurèrent de joie en le serrant dans leurs bras.

Il resta là deux jours, déjeuna et dîna avec eux. Le troisième jour il leur promit de venir prendre congé d'eux; mais pour épargner à lui et à eux de nouvelles larmes, il partit à sept heures du matin, après leur avoir envoyé pour souvenir deux tabatières et deux bagues.

XIV.

Élisabeth ne jouit pas longtemps de sa nouvelle situation. Une maladie cruelle qui dura deux semaines abrégea ses jours, le 20 octobre 1782, à l'âge de 39 ans.