J'ai trouvé l'opéra national un détestable spectacle représenté dans une belle salle; c'était le Dieu et la Bayadère, traduit en russe!… À quoi bon employer la langue du pays pour ne nous donner qu'un libretto de Paris défiguré?
Il y a aussi à Moscou un spectacle français où M. Hervet, dont la mère avait un nom connu à Paris, joue les rôles de Bouffé fort naturellement. J'ai vu Michel Perrin rendu par cet acteur avec une simplicité, une rondeur qui m'a fait grand plaisir, malgré mes souvenirs du Gymnase. Quand une pièce est vraiment spirituelle, il y a plusieurs manières de la jouer: les ouvrages qui perdent tout en pays étrangers sont ceux où l'auteur demande à l'acteur l'esprit du personnage, et c'est ce que n'ont pas fait MM. Mélesville et Duveyrier dans le Michel Perrin de madame de Bawr.
J'ignore jusqu'à quel point les Russes entendent notre théâtre: je ne me fie pas trop au plaisir qu'ils ont l'air de prendre à la représentation des comédies françaises; ils ont le tact si fin qu'ils devinent la mode avant qu'elle soit proclamée; ceci leur épargne l'humiliation d'avouer qu'ils la suivent. La délicatesse de leur oreille et les sons variés des voyelles, la multitude des consonnes, les divers genres de sifflements auxquels il faut s'exercer pour parler leur langue, les habituent dès l'enfance à vaincre toutes les difficultés de la prononciation. Ceux même qui ne savent dire que peu de mots français les prononcent comme nous. Par là ils nous font une illusion perfide; nous croyons qu'ils entendent notre langue aussi bien qu'ils la parlent, et nous sommes dans l'erreur. Le petit nombre de ceux qui ont voyagé ou qui sont nés dans un rang où l'éducation est nécessairement très-soignée, comprennent seuls la finesse de l'esprit parisien; nos plaisanteries et nos délicatesses échappent à la masse. Nous nous défions des autres étrangers, parce que leur accent nous est désagréable ou nous paraît ridicule, et pourtant, malgré la peine qu'ils ont à parler notre langue, ceux-ci nous comprennent au fond mieux que les Russes, dont l'imperceptible et douce cantilène nous séduit d'abord et les aide à nous tromper, tandis qu'ils n'ont le plus souvent que l'apparence des idées, des sentiments et de la compréhension que nous leur attribuons. Dès qu'il faudrait causer avec un peu d'abandon, conter une histoire, dépeindre une impression personnelle, le prestige cesse et la fraude apparaît au grand jour. Mais ils sont les hommes les plus habiles du monde à cacher leurs bornes: dans l'intimité, ce talent diplomatique fatigue.
Un Russe me montrait hier dans son cabinet une petite bibliothèque portative qui me paraissait un modèle de bon goût. Je m'approche de cette collection pour ouvrir un volume qui me paraît étrange; c'était un manuscrit arabe recouvert en vieux parchemin. «Vous êtes bien heureux, vous savez l'arabe? dis-je au maître de la maison.—Non, me répondit-il; mais j'ai toujours toutes sortes de livres autour de moi: cela donne bon air à une chambre.»
À peine cette naïveté lui était-elle échappée, que l'expression de mon visage lui fit sentir, malgré moi, qu'il venait de s'oublier. Alors, bien assuré qu'il était de mon ignorance, il se mit à me traduire d'invention quelques passages de ce manuscrit, et il le fit avec une volubilité, une fluidité, une loquèle digne du latin du Médecin malgré lui; son adresse m'aurait trompé, si je n'eusse été sur mes gardes; mais averti comme je l'étais par l'embarras qu'il n'avait pu me dissimuler d'abord, je vis clairement qu'il voulait réparer sa franchise et me donner à penser, sans le dire, que l'aveu qu'il venait de me faire n'était qu'une plaisanterie. Cette finesse, toute profonde qu'elle était, fut perdue.
Tels sont cependant les jeux d'enfants où se réduisent les peuples, quand leur amour-propre souffrant les met en rivalité de civilisation avec des nations plus anciennes!…
Il n'y a ni ruse ni mensonge dont leur dévorante vanité ne devienne capable dans l'espoir que nous dirons en retournant chez nous: «On a pourtant eu tort d'appeler ces gens-là: les barbares du Nord.» Cette qualification ne leur sort pas de la tête: ils la rappellent à tout propos aux étrangers avec une humilité ironique; et ils ne s'aperçoivent pas que par cette susceptibilité même, ils donnent des armes contre eux à leurs détracteurs.
J'ai loué une voiture du pays pour aller à Nijni afin de ménager la mienne; mais cette espèce de tarandasse à ressorts[6] n'est guère plus solide que ma calèche, c'est la remarque que faisait tout à l'heure une personne du pays qui était venue assister aux apprêts de mon départ! «Vous m'inquiétez, lui répliquai-je, car je suis ennuyé de casser à chaque poste.
—Pour une longue route, je vous conseillerais d'en prendre une autre, si toutefois vous en pouviez trouver à Moscou dans cette saison; mais le voyage est si court que celle-ci vous suffira.»
Ce court voyage pour aller et revenir avec le détour que je compte faire par Troïtza et Yaroslaf est de quatre cents lieues; notez que dans ces quatre cents lieues, il y en a bien à ce qu'on m'assure cent cinquante de chemins détestables: rondins, souches d'arbres enfoncées dans la tourbe, sables profonds avec des pierres mouvantes, etc., etc., etc. À la manière dont les Russes apprécient les distances, on s'aperçoit qu'ils habitent un pays grand comme l'Europe, la Sibérie à part.