—Très-sérieusement, répliqua-t-il.

—Il me semble pourtant, repris-je, que nul homme ne peut descendre pour la première fois la pente méridionale des Alpes, sans que l'aspect du pays fasse révolution dans son esprit.

—Pourquoi cela? dit le Russe avec le ton et l'air dédaigneux qu'on prend trop souvent ici pour une preuve de civilisation.

—Quoi! répliquai-je, la nouveauté de ses paysages, qui doivent à l'architecture leur principal ornement; ces coteaux dont les pentes régulières où croissent les vignes, les mûriers et les oliviers, font suite aux couvents, aux palais, aux villages; ces longues rampes de piliers blancs qui supportent les treilles appelées pergoles, et continuent les merveilles de l'architecture jusqu'au sein des montagnes les plus âpres; tout ce pompeux aspect qui donne l'idée d'un parc dessiné par Lenôtre afin de servir de promenoir à des princes, plutôt que d'un pays cultivé pour fournir du pain à des laboureurs; toutes ces créations de la pensée de l'homme, appliquée à embellir la pensée de Dieu, ne vous ont pas semblé nouvelles? Les églises avec leur élégant dessin, avec leurs clochers où se reconnaît le goût classique, modifié par les habitudes féodales, tant d'édifices singuliers et grandioses dispersés dans ce superbe jardin naturel comme des fabriques placées à dessein au milieu d'un paysage, pour en faire ressortir les beautés, ne vous ont causé nulle surprise?

«Mais ces tableaux seuls feraient deviner l'histoire! Partout d'énormes substractions des routes portées sur des arcades aussi solides qu'elles sont légères à l'œil[8]; partout des monts qui servent de bases à des couvents, à des villages, à des palais annoncent un pays où l'art traite la nature en souverain. Malheur à quiconque peut poser le pied en Italie sans reconnaître à la majesté des sites, comme à celle des édifices, que le pays est le berceau de la civilisation.

—Je me félicite, continua ironiquement mon adversaire, de n'avoir rien vu de tout cela puisque mon aveuglement sert de prétexte à votre éloquence.

—Peu m'importerait, repris-je plus froidement, que mon enthousiasme vous eût paru ridicule, si je parvenais à réveiller en vous le sentiment du beau… Le choix seul des sites où brillent les villages, les couvents et la plupart des villes de l'Italie, me révèle le génie d'un peuple né pour les arts: dans les contrées où le commerce accumula des richesses comme à Gênes, à Venise, et comme au pied de tous les grands passages des Alpes, quel usage les habitants ont-ils fait des trésors qu'ils amassaient? ils ont bordé les lacs, les fleuves, la mer, les précipices, de palais enchantés, espèces de quais fantastiques, remparts de marbre bâtis par des fées: ce n'est pas seulement sur les rives de la Brenta qu'on admire ces merveilles; mais on retrouve de nouveaux prodiges à tous les étages des montagnes. Tant d'églises élevées les unes sur les autres attirent les curieux par leur élégance et par le grand style de leurs peintures, tant de ponts étonnent les regards par leur hardiesse et leur solidité; le luxe de l'architecture qui brille dans tous les couvents, dans toutes les villes, dans tous les châteaux, dans les villages, dans les villas, dans les ermitages, dans les retraites de la pénitence comme dans les asiles du plaisir, du luxe et de la volupté frappe tellement l'imagination, que la pensée du voyageur est charmée comme ses yeux dans ce pays fameux entre tous les pays du monde. La grandeur des masses, l'harmonie des lignes: tout est nouveau pour un homme du Nord; si la connaissance de l'histoire ajoute aux plaisirs des étrangers en Italie, la vue seule des lieux suffit à les intéresser… La Grèce elle-même, malgré ses sublimes, mais trop rares reliques, étonne moins le grand nombre des pèlerins, parce que la Grèce telle que les âges de barbarie nous l'ont faite, paraît vide, et parce qu'elle a besoin d'être étudiée pour être appréciée; l'Italie, au contraire, n'a besoin que d'être regardée…

—Comment voulez-vous, s'écrie le Russe impatienté, que nous autres habitants de Pétersbourg et de Moscou nous nous étonnions comme vous autres de l'architecture italienne? N'en voyez-vous point les modèles à chaque pas que vous faites dans les moindres de nos villes?»

Après cette explosion de vanité nationale, je me tus; j'étais à Moscou, l'envie de rire me gagnait et il eût été dangereux de m'y livrer: il m'en coûta pour être prudent: encore une preuve de l'influence de ce gouvernement, même sur un étranger qui prétend à l'indépendance.

C'est absolument, pensais-je sans le dire, comme si vous ne vouliez pas regarder l'Apollon du Belvédère à Rome parce que vous en avez vu des plâtres ailleurs, ni les Loges de Raphaël parce qu'on aurait mis le Vatican en décoration sur le théâtre de l'Opéra. Ah! l'influence des Mongols survit chez vous à leur domination!! Était-ce donc pour les imiter que vous les avez chassés; on ne va pas loin dans les arts ni en général dans la civilisation par le dénigrement. Vous observez avec malveillance parce que le sens de la perfection vous manque. Tant que vous envierez vos modèles, vous ne les égalerez jamais. Votre Empire est immense, d'accord; mais qu'y a-t-il là dont je doive être émerveillé? je n'admire point le colosse d'un singe. C'est dommage pour vos artistes que le bon Dieu ait mis encore autre chose que de l'obéissance et de l'autorité dans les fondements des sociétés destinées à éclairer le genre humain.