Les paysannes russes marchent en général nu-pieds: les hommes se servent le plus souvent d'une espèce de sabots de jonc grossièrement natté; de loin cette chaussure ressemble assez aux sandales antiques. La jambe est entourée d'un pantalon large, dont les plis arrêtés à la cheville par des bandelettes à l'antique, se perdent dans le soulier. Cet ajustement rappelle tout à fait les statues des Scythes par les sculpteurs romains. Je ne crois pas que les mêmes artistes aient jamais représenté des femmes barbares dans leur costume.
Je vous écris d'une mauvaise auberge; il n'y en a que deux qui vaillent quelque chose en Russie, et elles sont tenues par deux étrangers: la pension anglaise à Saint-Pétersbourg et madame Howard à Moscou.
Il y a même bien des maisons de particuliers où je ne m'assieds sur un divan qu'en tremblant.
J'ai vu plusieurs bains publics à Pétersbourg et à Moscou; on s'y baigne de diverses manières; quelques personnes entrent dans des chambres chauffées à un degré de chaleur qui me paraît insupportable: une vapeur pénétrante vous suffoque dans ces étuves; ailleurs des hommes nus sur des planches brûlantes sont lavés et savonnés par d'autres hommes nus; les élégants ont des baignoires comme partout; mais tant de gens affluent dans ces établissements, l'humidité chaude qu'on y fait régner incessamment y nourrit tant d'insectes, les habits qu'on y dépose servent d'asile à tant de vermine, que rarement vous en sortez sans rapporter chez vous quelque preuve irrécusable de la sordide négligence des gens du peuple en Russie. Ce seul souvenir et la continuelle inquiétude qu'il me laisse me ferait haïr tout un pays.
Avant de se nettoyer elles-mêmes, les personnes qui font usage des bains publics devraient songer à nettoyer les bains, les baigneurs, les planches, le linge, et tout ce qu'on touche, et tout ce qu'on voit, et tout ce qu'on respire dans ces antres où les vrais Moscovites vont entretenir leur soi-disant propreté, et hâter la vieillesse par l'abus de la vapeur et de la transpiration qu'elle provoque.
Il est dix heures du soir: le gouverneur me fait dire que son fils et sa voiture vont venir me chercher: je réponds par des excuses et des remercîments; j'écris qu'étant couché, je ne puis profiter ce soir de la bonté de M. le gouverneur, mais que demain je passerai la journée tout entière à Yaroslaf, et que je m'empresserai d'aller le remercier. Je ne suis pas fâché de profiter de cette occasion de faire une étude approfondie de l'hospitalité russe en province.
À demain donc.
(Suite de la même lettre.)
Yaroslaf, ce 19 août 1839, après minuit.
Ce matin vers onze heures, le fils du gouverneur qui n'est encore qu'un enfant, est venu en grand uniforme me prendre dans une voiture coupée, attelée de quatre chevaux, et menée par un cocher et un faleiter, perché sur le cheval de droite de la volée; équipage tout pareil aux voitures des gens de la cour à Pétersbourg. Cette élégante apparition à la porte de mon auberge me déconcerta; je sentis tout d'abord que ce n'était pas à de vieux Russes que j'allais avoir affaire, et que mon attente serait encore trompée: ce n'était pas là des Moscovites purs, de vrais boyards. Je craignais de me retrouver une fois de plus chez des Européens voyageurs, chez des courtisans de l'Empereur Alexandre, parmi des grands seigneurs cosmopolites.