L'explication ne se fit pas attendre.
«J'ai été élevée, continua la dame, par une amie de madame de Sabran, votre grand'mère; cette amie m'a parlé souvent des grâces naturelles et du charmant esprit de madame de Sabran, de l'esprit et des talents de votre oncle, de votre mère; elle m'a même souvent parlé de vous, quoiqu'elle eût quitté la France avant votre naissance; c'est madame de ***; elle suivit en Russie la famille de Polignac, émigrée, et depuis la mort de la duchesse de Polignac, elle ne m'a jamais quittée.
En achevant ces mots, madame *** me présenta à sa gouvernante, personne âgée qui parlait français mieux que moi, et dont la physionomie exprimait la finesse et la douceur.
Je sentis qu'il fallait renoncer pour cette fois à mon rêve de boyards, rêve qui, malgré sa niaiserie, ne laissait pas que de m'inspirer quelques regrets; mais j'avais de quoi me dédommager de mon mécompte. Madame ***, la femme du gouverneur, est d'une des grandes familles originaires de la Lithuanie; elle est née princesse ***. Outre la politesse commune à presque toutes les personnes de ce rang dans tous les pays, elle a pris le goût et le ton de la société française du meilleur temps, et quoique jeune encore, elle me rappelle, par la noble simplicité de son maintien, les manières des personnes âgées que j'ai connues dans mon enfance. Ce sont les traditions de la vieille cour, le respect de toutes les convenances, le bon goût dans sa perfection, car il s'élève jusqu'à la bonté, jusqu'au naturel; enfin c'est le grand monde de Paris dans ce qu'il avait de plus séduisant au temps où notre supériorité sociale était incontestée; au temps où madame de Marsan, se réduisant à une modeste pension, s'enfermait volontairement dans un petit appartement, à l'Assomption, et engageait pour dix ans ses immenses revenus afin d'aider son frère, le prince de Guémenée, à payer ses dettes en atténuant autant qu'il dépendait d'elle, par ce noble sacrifice, le scandale d'une banqueroute de grand seigneur.
Tout cela ne m'apprendra rien sur le pays que je parcours, pensais-je; mais j'y trouve un plaisir dont je me garde de me défendre, car il est devenu plus rare peut-être que la satisfaction de simple curiosité qui m'attirait ici.
Je me crois dans la chambre de ma grand'mère[9], à la vérité les jours où le chevalier de Boufflers n'y était pas, ni madame de Coaslin, ni même la maîtresse de la maison, car ces brillants modèles de l'espèce d'esprit qui se dissipait autrefois en France dans la conversation ont disparu sans retour, même en Russie; mais je me retrouve dans le cercle choisi de leurs amis et de leurs disciples rassemblés chez eux pour les attendre les jours où ils avaient été forcés de sortir. Il me semble qu'ils vont reparaître.
Je n'étais nullement préparé à ce genre d'émotion; certes, de toutes les surprises du voyage, celle-ci est pour moi la plus inattendue.
La maîtresse de la maison, qui partageait mon étonnement, me raconta l'exclamation qu'elle avait faite la veille en apercevant mon nom au bas du billet par lequel j'envoyais au gouverneur les lettres de recommandation qu'on m'avait données pour lui à Moscou. La singularité de cette rencontre dans un pays où je me croyais aussi inconnu qu'un Chinois, donna tout de suite un tour familier, presqu'amical à la conversation, qui devint générale sans cesser d'être agréable et facile. Tout cela me parut très-original; il n'y avait rien d'apprêté, rien d'affecté dans le plaisir qu'on paraissait trouver à me recevoir. La surprise avait été réciproque, un vrai coup de théâtre. Personne ne m'attendait à Yaroslaf; je ne me suis décidé à prendre cette route que la veille du jour où je quittai Moscou, et malgré les minuties de l'amour-propre russe, je n'étais pas un homme assez important aux yeux de la personne à qui j'avais demandé au dernier moment quelques lettres de recommandation pour supposer qu'elle m'eût fait devancer par un courrier.
La femme du gouverneur a pour frère un prince ***, qui écrit parfaitement notre langue. Il a publié des ouvrages en vers français, et il a bien voulu me faire présent d'un de ses recueils. En ouvrant le livre, j'ai trouvé ce vers plein de sentiment; il est dans une pièce intitulée: Consolations à une mère:
Les pleurs sont la fontaine où notre âme s'épure.