—Je vous paierai ce que vous voudrez; seulement vous me trouverez quelque part un asile pour mon valet de chambre et pour mon courrier.»

Le marché se conclut, et me voici tout fier d'avoir pris d'assaut un cabaret infect, qu'on me fait payer plus cher que le plus bel appartement de l'hôtel des Princes à Paris. Je me consolais de la dépense en songeant à la victoire que je venais de remporter. Il faut être en Russie, dans un pays où les fantaisies des hommes qu'on croit puissants ne connaissent pas d'obstacles, pour changer en un moment une salle de café en une chambre à coucher.

Mon feldjæger engage les buveurs à se retirer; ils sortent sans faire la moindre objection, et on les parque comme on peut dans la salle voisine dont on condamne la porte avec une serrure de l'espèce de celle que je vous ai décrite. Une vingtaine de tables étaient rangées autour de la chambre; un essaim de prêtres en robes, autrement dit une troupe de garçons de café en chemises, se précipitent dans la salle et la démeublent en un instant. Mais qu'est-ce que je vois? de dessous chaque table, de dessous chaque tabouret, sortent des nuées de bêtes telles que je n'en avais jamais aperçu; c'est un insecte noir, long d'un demi-pouce, assez gros, mou, rampant, gluant, infect et courant assez vite. Ce fétide animal est connu dans une partie de l'Europe orientale, en Volhynie, en Ukraine, en Russie, et je crois dans la grande Pologne, où on l'appelle, ce me semble, persica, parce qu'il y fut apporté d'Asie; je n'ai pu distinguer le nom que lui donnent les garçons du café de Nijni. En voyant le pavé de mon gîte tout marbré de ces bêtes grouillantes et qu'on y écrasait involontairement et volontairement, non par centaines, mais par milliers; en m'apercevant surtout du nouveau genre de mauvaise odeur produit par ce massacre, le désespoir me prit; je me sauvai de la chambre, de la rue, et je courus me présenter au gouverneur. Je ne rentrai dans mon détestable gîte que lorsqu'on m'eut dit et répété qu'il était aussi net qu'il pouvait l'être. Mon lit, rempli de foin frais, à ce qu'on m'assura, était dressé au milieu de la salle, les quatre pieds posés dans quatre terrines pleines d'eau, et je m'entourai de lumière pour la nuit. Malgré tant de précautions, je n'en ai pas moins trouvé au sortir d'un sommeil inquiet, lourd, agité, deux ou trois persica sur mon oreiller. Ces bêtes ne sont pas malfaisantes; mais je ne saurais vous dire le dégoût qu'elles m'inspirent. La malpropreté, l'apathie que dénote la présence de pareils insectes dans les habitations des hommes, me fait regretter d'être venu parcourir cette partie de la terre. Il me semble que c'est une dégradation morale que de se laisser approcher par des animaux immondes, il y a telle répulsion physique qui triomphe de tout raisonnement.

Maintenant que je vous ai avoué ma misère et décrit mes infortunes, je ne vous en parlerai plus. Pour compléter le tableau de cette chambre usurpée sur le café, vous saurez qu'on m'a fait des rideaux avec des nappes dont les coins sont cloués aux fenêtres par des fourchettes de fer; des ficelles servent d'embrasses à ces draperies; deux malles sous un tapis de Perse me tiennent lieu de canapé; le reste à l'avenant.

Un négociant de Moscou qui tient un magasin de soieries des plus magnifiques et des plus considérables de la foire, doit venir me chercher ce matin pour me montrer toutes choses avec ordre et détail; je vous dirai le résultat de cette revue.

(Suite de la même lettre.)

Ce 24 août 1839, au soir.

Je retrouve ici une poussière méridionale et une chaleur suffocante; aussi m'avait-on bien conseillé de ne me rendre à la foire qu'en voiture; mais l'affluence des étrangers est telle en ce moment à Nijni, que je n'ai pu trouver une voiture à louer; j'ai été réduit à me servir de celle dans laquelle j'ai voyagé depuis Moscou, et à l'atteler de deux chevaux seulement, ce qui m'a contrarié comme un Russe: ce n'est pas par vanité qu'on va ici à quatre chevaux; la race a du nerf, mais elle n'est pas robuste: les chevaux russes courent longtemps lorsqu'ils n'ont rien à traîner, mais ils se fatiguent bientôt de tirer. Quoi qu'il en soit, mes deux chevaux et ma calèche composaient un équipage plus commode qu'élégant; ils m'ont promené tout le jour dans la foire et dans la ville.

En montant dans cette voiture avec le négociant qui voulait bien me servir de cicerone et avec son frère, je dis à mon feldjæger de nous suivre. Celui-ci sans hésiter, sans m'en demander la permission, s'élance dans la calèche d'un air délibéré, puis, avec un aplomb qui me surprend, il s'établit à côté du frère de M ***, lequel, malgré mes instances, avait absolument voulu s'asseoir sur le devant de ma voiture.

En ce pays, il n'est pas rare de voir le maître d'une voiture établi dans le fond, même lorsqu'il n'est pas à côté d'une femme, tandis que ses amis se placent sur le devant. Cette impolitesse qu'on ne se permet chez nous que dans la plus étroite intimité, n'étonne ici personne.