On trouve toutes les marchandises de la terre rassemblées dans les immenses rues de la foire, mais elles s'y perdent: la denrée la plus rare, ce sont les acheteurs; je n'ai encore rien vu dans ce pays sans m'écrier: «Il y a trop peu de monde ici pour un si vaste espace.» C'est le contraire des vieilles sociétés où le terrain manque à la civilisation. Les boutiques françaises et anglaises sont les plus élégantes de la foire et les plus recherchées; on se croit à Paris, à Londres: mais ce Bond-Street du Levant, ce palais royal des steppes n'est pas ce qui fait la richesse véritable du marché de Nijni; pour avoir une juste idée de l'importance de cette foire, il faut se souvenir de son origine, et du lieu où elle se tint d'abord. Avant Makarief c'était Kazan; on venait à Kazan des deux extrémités de l'ancien monde: l'Europe occidentale et la Chine se donnaient rendez-vous dans l'ancienne capitale de la Tartarie russe pour échanger leur produit. C'est encore ce qui arrive à Nijni; mais on n'aurait qu'une idée bien incomplète de ce marché où deux continents envoient leurs produits, si l'on ne s'éloignait des boutiques tirées au cordeau et des élégants pavillons soi-disant chinois qui ornent le moderne bazar d'Alexandre; il faut avant tout parcourir quelques-uns des divers camps dont la foire élégante est flanquée. L'équerre et le cordeau ne poursuivent pas le négoce jusque dans les faubourgs de la foire: ces faubourgs sont comme la basse-cour ou la ferme d'un château; quelque pompeuse, quelque magnifique que soit l'habitation principale, le désordre de la nature règne dans les dépendances.

Ce n'est pas un petit travail que de parcourir même rapidement ces dépôts extérieurs, car ils sont eux-mêmes grands comme des villes. Là règne un mouvement continuel et vraiment imposant: véritable chaos mercantile où l'on aperçoit des choses qu'il faut avoir vues de ses yeux, et entendu chiffrer par des hommes graves et dignes de foi pour y croire.

Commençons par la ville du thé; c'est un camp asiatique qui s'étend sur les rives des deux fleuves à la pointe de terre où s'opère leur réunion. Le thé vient de la Chine en Russie par Kiatka, qui est au fond de l'Asie; dans ce premier dépôt, on l'échange contre des marchandises: il est transporté de là en ballots qui ressemblent à de petites caisses en forme de dés d'environ deux pieds en tous sens: ces ballots carrés sont des châssis couverts de peaux dans lesquelles les acheteurs enfoncent des espèces d'éprouvettes pour connaître, en retirant leur sonde, la qualité de la marchandise. De Kiatka, le thé chemine par terre jusqu'à Tomsk; il est chargé là dans des barques et voyage sur plusieurs rivières dont l'Irtitch et le Tobol sont les principales; il arrive ainsi à Tourmine, de là on le transporte de nouveau par terre jusqu'à Perm en Sibérie, où il est embarqué sur la Kama qui le fait descendre jusqu'au Volga, d'où il remonte en bateaux vers Nijni: la Russie reçoit chaque année 75 à 80 mille caisses de thé, dont la moitié reste en Sibérie pour être transportée à Moscou pendant l'hiver par le traînage et dont l'autre moitié arrive à cette foire.

C'est le principal négociant de thé de la Russie qui m'a écrit l'itinéraire que vous venez de lire. Je ne réponds pas de l'orthographe ni de la géographie de ce richard; mais un millionnaire a toujours beaucoup de chances pour avoir raison, car il achète la science des autres.

Vous voyez que ce fameux thé de caravanes, si délicat parce qu'il vient par terre, dit-on, voyage presque toujours par eau; il est vrai que c'est de l'eau douce, et que les brouillards des rivières sont loin de produire les effets de la brume de mer… d'ailleurs quand je ne puis expliquer les faits, je me contente de les noter.

Quarante mille caisses de thé!… c'est bientôt dit; mais vous ne pouvez vous figurer comme c'est long à voir, même ne fît-on que passer devant les monceaux de ballots sans les compter. Cette année on en a vendu trente-cinq mille en trois jours. Je viens de contempler les hangars sous lesquels on les a déposées; un seul homme, mon négociant géographe, en a pris quatorze mille, moyennant dix millions de roubles d'argent (il n'y a plus de roubles de papier), payables une partie comptant, une partie dans un an.

C'est le taux du thé qui fixe le prix de toutes les marchandises de la foire; tant que ce taux n'est pas publié, les autres marchés ne se font qu'à condition.

Il y a une ville aussi vaste, mais moins élégante et moins parfumée que la ville du thé: c'est celle des chiffons. Heureusement qu'avant de porter les loques de toute la Russie à la foire, on les fait blanchir. Cette marchandise, nécessaire à la fabrication du papier, est devenue si précieuse que les douanes russes en défendent l'exportation avec une extrême sévérité.

Une autre ville m'a paru remarquable entre tous les bourgs annexés à cette foire: c'est celle des bois écorcés. À l'instar des faubourgs de Vienne ces villes secondaires sont plus considérables que la ville principale. Celle dont je vous parle sert d'abri aux bois apportés de la Sibérie, et destinés à faire des roues aux charrettes russes, et des colliers aux chevaux. C'est ce demi-cercle qu'on voit fixé d'une manière si originale et si pittoresque aux extrémités du brancard, et qui domine la tête de tous les limoniers russes; il est d'un seul morceau de bois ployé à la vapeur, les jantes de roue apprêtées par le même procédé sont aussi d'une seule pièce; les approvisionnements nécessaires pour fournir ces jantes et ces colliers à toute la Russie occidentale font ici des montagnes de bois pelé dont nos chantiers de Paris ne donnent pas même une idée.

Une autre ville, et c'est, je crois, la plus étendue et la plus curieuse de toutes, sert de dépôt aux fers de Sibérie. On marche pendant un quart de lieue sous des galeries où sont artistement rangées toutes les espèces de barres de fer connues, puis viennent des grilles, puis vient du fer travaillé; on voit des pyramides toutes bâties en instruments aratoires et en ustensiles de ménage. On voit des maisons pleines de vases de fonte; c'est une cité de métal; on peut évaluer là une des principales sources de la richesse de l'Empire. Cette richesse fait peur. Que de coupables ne faut-il pas pour exploiter de tels trésors! Si les criminels manquent, on en fait; on fait au moins des malheureux; dans ce monde souterrain d'où sort le fer, la politique du progrès succombe, le despotisme triomphe et l'État prospère!!… Une étude curieuse à faire, si on la permettait aux étrangers, ce serait celle du régime imposé aux mineurs de l'Oural; mais il faudrait voir par ses yeux et ne pas s'en rapporter à ce qui est écrit. Cette tâche serait aussi difficile à accomplir pour un Européen de l'Occident que l'est le voyage de la Mecque à un chrétien.