Ce n'est pas à regarder au dehors avec convoitise que les peuples acquièrent des droits à la reconnaissance du genre humain, c'est en tournant leurs forces sur eux-mêmes et en devenant tout ce qu'ils peuvent devenir sous le double rapport de la civilisation spirituelle et de la civilisation matérielle. Ce genre de mérite est aussi supérieur à la propagande de l'épée que la vertu est préférable à la gloire…

Cette expression surannée: puissance du premier ordre, appliquée à la politique, fera longtemps encore le malheur du monde. L'amour-propre est ce qu'il y a de plus routinier dans l'homme; aussi le Dieu qui a fondé sa doctrine sur l'humilité est-il le seul Dieu véritable, considéré même du point de vue d'une saine politique, car seul il a connu la route du progrès indéfini, progrès tout spirituel, c'est-à-dire tout intérieur; pourtant, voilà dix-huit cents ans que le monde doute de sa parole; mais toute contestée, toute discutée qu'est cette parole, elle le fait vivre; que ferait-elle donc pour ce monde ingrat si elle était universellement reçue avec foi? La morale de l'Évangile appliquée à la politique des nations, tel est le problème de l'avenir! L'Europe, avec ses vieilles nations profondément civilisées, est le sanctuaire d'où la lumière religieuse se répandra sur l'univers.

Les murs épais du Kremlin de Nijni serpentent sur une côte bien autrement élevée et bien plus âpre que la colline de Moscou. Les remparts en gradins, les créneaux, les rampes, les voûtes de cette forteresse produisent des points de vue pittoresques; mais, malgré la beauté du site, on serait trompé si l'on s'attendait ici à éprouver le saisissement que produit le Kremlin de Moscou, religieuse forteresse, dont l'aspect seul vaut une histoire; là l'histoire est écrite en morceaux de rochers. Le Kremlin de Moscou est une chose unique en Russie et dans le monde.

À ce propos je veux insérer ici un détail que j'ai négligé de vous marquer dans mes lettres précédentes.

Vous vous rappelez l'ancien palais des Czars au Kremlin, vous savez qu'avec ses étages en retraite, ses ornements en relief, ses peintures asiatiques, il fait l'effet d'une pyramide de l'Inde. Les meubles de ce palais étaient sales et usés: on a envoyé à Moscou des ébénistes et des tapissiers habiles qui ont fait de ces vieux meubles des copies exactement pareilles. Ainsi le mobilier, toujours le même, quoique renouvelé de fond en comble, est devenu l'ornement du palais restauré, recrépi, repeint, quoique toujours antique; c'est un miracle. Mais depuis que les nouveaux vieux meubles parent le palais rebâti, replâtré, les débris authentiques des anciens ont été vendus à l'encan dans Moscou même, sous les yeux de tout le monde. En ce pays, où le respect pour la souveraineté est une religion, il ne s'est trouvé personne qui voulût sauver les dépouilles royales du sort des meubles les plus vulgaires, ni protester contre une impiété révoltante. Ce qu'on appelle ici entretenir les vieilles choses, c'est baptiser des nouveautés sous des noms anciens; soigner, c'est refaire des œuvres modernes avec des débris, espèce de soin qui équivaut, ce me semble, à de la barbarie.

Nous avons visité un joli couvent de femmes; elles sont pauvres, mais leur maison est d'une propreté tout à fait édifiante. En sortant de cette pieuse retraite le gouverneur m'a mené voir son camp; la manie des manœuvres, des revues, des bivouacs est ici générale. Les gouverneurs de provinces passent leur vie comme l'Empereur, à jouer au soldat; à commander l'exercice à des régiments; et plus ces rassemblements sont nombreux, plus les gouverneurs sont fiers de se sentir semblables au maître. Les régiments qui forment le camp de Nijni sont composés d'enfants de soldats; c'est le soir que nous sommes arrivés près de leurs tentes dressées dans une plaine qui est la continuation du plateau de la côte où s'élève le vieux Nijni.

Six cents hommes chantaient la prière, et de loin, en plein air, ce chœur religieux et militaire produisait un effet étonnant; c'était comme un nuage de parfum montant majestueusement sous un ciel pur et profond; la prière sortie du cœur de l'homme, de cet abîme de passions et de douleurs, peut être comparée à la colonne de feu et de fumée qui s'élève entre le cratère déchiré du volcan et la voûte du firmament qu'elle atteint. Et qui sait si ce n'est pas là ce que signifiait la colonne des Israélites si longtemps égarés dans le désert? Les voix des pauvres soldats slaves, adoucies par la distance, semblaient venir d'en haut; lorsque les premiers accords frappèrent nos oreilles, un pli de la plaine nous cachait encore la vue des tentes. Les échos affaiblis de la terre répondaient à ces voix célestes; et la musique était interrompue par de lointaines décharges de mousqueterie, orchestre belliqueux, qui ne me semblait guère plus bruyant que les grosses caisses de l'Opéra et qui me paraissait mieux à sa place. Quand les tentes d'où sortaient tant de sons harmonieux se découvrirent à nos regards, le coucher du soleil, reluisant sur la toile des tentes déployées, vint joindre la magie des couleurs à celle des sons pour nous enchanter.

Le gouverneur qui voyait le plaisir que j'éprouvais en écoutant cette musique en plein air, m'en laissa jouir, et il en jouit lui-même assez longtemps, car rien ne cause plus de joie à cet homme vraiment hospitalier que les divertissements qu'il procure à ses hôtes. Le meilleur moyen de lui témoigner votre reconnaissance c'est de lui laisser voir que vous êtes satisfait.

Nous avons achevé notre tournée au crépuscule, et revenus à la ville basse nous nous sommes arrêtés devant une église qui n'a cessé d'attirer mes yeux depuis que je suis à Nijni. C'est un vrai modèle d'architecture russe; ce n'est ni grec antique, ni grec du Bas-Empire, mais c'est un joujou de faïence dans le style du Kremlin ou de l'église de Vassili Blagennoï avec moins de variété dans les couleurs et dans les formes. La plus belle rue de Nijni, la rue d'en bas est embellie par cet édifice moitié de briques, moitié de plâtre; il faut dire que ce plâtre est moulé d'après des dessins si bizarres et qu'il forme tant de colonnettes, de fleurons, de rosaces, qu'on ne peut s'empêcher devant une église aussi chargée de ciselures, de penser à un surtout de dessert en porcelaine de Saxe. Ce petit chef-d'œuvre du genre capricieux n'est pas ancien, il est dû à la magnificence de la famille des Strogonoff, grands seigneurs descendants des premiers négociants au profit desquels se fit la conquête de la Sibérie sous Ivan IV. Les frères Strogonoff de ce temps-là levèrent eux-mêmes l'aventureuse armée qui conquit un royaume pour la Russie. Leurs soldats étaient des flibustiers de terre ferme.

L'intérieur de l'église des Strogonoff ne répond pas à l'extérieur, mais tel qu'il est je préfère de beaucoup dans son ensemble ce bizarre monument aux maladroites copies des temples romains dont Pétersbourg et Moscou sont encombrés.