Sans attendre l'entrée solennelle de l'Empereur à Moscou, je pars dans deux jours pour Pétersbourg.

Ici finit la correspondance du Voyageur; le récit qu'on va lire complète ses souvenirs: il fut écrit en divers lieux, d'abord à Pétersbourg en 1839, puis en Allemagne et plus tard à Paris.

SOMMAIRE DU RÉCIT.

Retour de Moscou à Berlin par Saint-Pétersbourg.—Histoire d'un Français, M. Louis Pernet.—Il est arrêté dans une auberge au milieu de la nuit.—Rencontre singulière.—Prudence extrême d'un autre Français, compagnon de voyage du prisonnier.—Le consul de France à Moscou.—Son indifférence au sort du prisonnier.—Mes instances inutiles.—Effet de l'imagination.—Conversation avec un Russe.—Ce qu'il me conseille au sujet du prisonnier.—Départ pour Pétersbourg.—Lenteur du voyage.—Novgorod-la-Grande.—Ce qui reste de la ville antique.—Souvenirs d'Ivan IV.—Dernier résultat de la gloire de cette république.—Arrivée à Pétersbourg.—Mon récit à M. de Barante.—Note.—Conclusion de l'histoire de M. Pernet.—Intérieur des prisons de Moscou.—Promesse d'un général russe au prisonnier.—Derniers moments passés à Pétersbourg.—Course à Colpina.—Magnificence de cet arsenal.—Mensonge gratuit.—Anecdote racontée en voiture.—Origine de la famille de Laval en Russie.—Trait de sensibilité de l'Empereur Paul.—L'écusson effacé.—Académie de peinture.—Élèves enrégimentés.—Paysagistes: Vorobieff.—Peintre d'histoire: Brulow, son tableau du Dernier jour de Pompéii.—Superbes copies de Raphaël par Brulow.—Influence du Nord sur l'esprit des artistes.—La poésie perd moins que la peinture sous le ciel du septentrion.—Mademoiselle Taglioni à Pétersbourg.—Influence de ce séjour sur les artistes.—Abolition des uniates.—Persécutions souffertes par l'Église catholique.—Avantages incontestables du gouvernement représentatif.—Sortie de la Russie; passage du Niémen; Tilsit.—Lettre sincère.—Trait d'un Allemand et d'un Anglais.—Pourquoi je ne suis pas revenu en Allemagne par la Pologne.

Berlin, dans les premiers jours d'octobre 1839.

Au moment où j'allais quitter Moscou, un fait singulier attira toute mon attention et me força de retarder mon départ.

J'avais fait demander des chevaux de poste pour sept heures du matin; à mon grand étonnement mon valet de chambre me réveille avant quatre heures; je m'informe de la cause de cet empressement, il me répond qu'il n'a pas voulu tarder à m'instruire d'un fait qu'il vient d'apprendre, et qui lui paraît assez grave pour l'obliger à venir me le raconter en toute hâte. Voici le résumé de son récit:

Un Français, nommé M. Louis Pernet, arrivé depuis peu de jours à Moscou et logé à l'auberge de Kopp, vient d'être arrêté au milieu de la nuit (de cette nuit même); on s'est saisi de sa personne, après avoir enlevé ses papiers, et on l'a conduit à la prison de la ville, où on l'a mis au cachot selon le dire de personnes dignes de foi; tel est le récit que le garçon de notre auberge venait de faire à mon domestique. Celui-ci, après diverses questions, avait encore appris que ce M. Pernet est un jeune homme d'environ vingt-six ans, qu'il est d'une faible santé, ce qui redouble les craintes qu'on a pour lui; qu'il avait déjà passé par Moscou l'année dernière, et que même il y avait séjourné avec un Russe de ses amis, lequel plus tard l'avait mené chez lui à la campagne: ce Russe est absent en ce moment, et le malheureux prisonnier n'a plus ici d'autre appui qu'un Français, nommé M. R***, dans la compagnie duquel il vient, dit-on, de faire un voyage à travers le nord de la Russie. Ce M. R*** loge dans la même auberge que le prisonnier. Son nom me frappa tout d'abord, parce que c'est celui de l'homme de bronze avec lequel j'avais dîné peu de jours auparavant chez le gouverneur de Nijni. Vous vous rappelez que sa physionomie m'avait donné beaucoup à penser. Retrouver ce personnage mêlé à l'événement de cette nuit me parut une circonstance romanesque; à peine pouvais-je croire à tout ce qu'on me racontait. Je pensai que le récit d'Antonio était une invention faite à plaisir pour nous éprouver; néanmoins je me hâtai de me lever, et d'aller m'informer moi-même auprès du garçon d'auberge de la vérité des faits, ainsi que de l'exactitude du nom de M. R***, dont je tenais avant tout à constater l'identité. Le garçon me répondit qu'ayant été chargé d'une commission pour un étranger qui devait quitter Moscou la nuit précédente, il s'était rendu dans l'auberge de Kopp au moment même où venait d'avoir lieu la descente de la police, et il ajouta que M. Kopp lui avait conté la chose dans des termes qui se rapportaient exactement au premier récit d'Antonio.

Dès que je fus habillé, je me rendis chez M. R***. Je trouvai effectivement que c'était bien mon homme de bronze de Nijni. Seulement, à Moscou l'homme de bronze n'était plus impassible; il paraissait agité. Je le trouvai levé; nous nous reconnûmes au premier abord, puis, lorsque je lui dis le motif de ma très-matinale visite, il me parut embarrassé.

«Il est vrai que j'ai voyagé, me dit-il, avec M. Pernet, mais c'était par hasard; nous nous sommes rencontrés à Archangel, de là nous avons fait route ensemble; il est d'une chétive complexion, et sa faible santé m'a donné des inquiétudes pendant le voyage; je lui ai rendu les services que l'humanité m'imposait, voilà tout; je ne suis nullement de ses amis, je ne le connais pas.