—Mais l'Empereur et ses ministres sont à Borodino ou à Moscou, repris-je encore sans vouloir me laisser éconduire.
—Tous les ministres n'ont pas suivi Sa Majesté dans ce voyage,» me répliqua-t-on, toujours sur le ton de la politesse, mais avec une mauvaise humeur croissante et dissimulée, mais non sans peine. «D'ailleurs, au pis aller, il faudrait attendre leur retour. Vous n'avez, je vous le répète, aucune autre marche à suivre, si vous ne voulez pas nuire à l'homme que vous voulez sauver, en vous exposant vous-même à beaucoup de tracasseries; peut-être à quelque chose de pis,» ajouta-t-on d'un air significatif.
Si la personne à laquelle je m'adressais eût été un homme en place, j'aurais déjà cru voir les Cosaques s'avancer pour s'emparer de moi et pour me conduire dans un cachot tout pareil à celui de M. Pernet.
Je sentis que la patience de mon interlocuteur était à bout; j'étais resté moi-même interdit et je ne pouvais trouver une parole contre ses arguments; je me retirai donc en promettant de partir, et en remerciant avec reconnaissance mon conseiller de l'avis qu'il venait de me donner.
Puisqu'il est avéré que je ne puis rien faire ici, pensai-je, je partirai sans retard. Les lenteurs de mon feldjæger, qui, sans doute, avait un dernier rapport à faire sur mon compte, me prirent le reste de la matinée; je ne pus obtenir le retour des chevaux de poste que vers quatre heures du soir; à quatre heures et un quart, j'étais sur la route de Pétersbourg.
La mauvaise volonté de mon courrier, divers accidents, fruits du hasard ou de la malveillance, les chevaux qui manquaient partout à cause des relais retenus pour la maison de l'Empereur et pour les officiers de l'armée, ainsi que pour les courriers allant et venant continuellement de Borodino à Pétersbourg, rendirent mon voyage lent et pénible; dans mon impatience, je ne voulais pas m'arrêter la nuit, mais je ne gagnai rien à me presser, car je fus contraint par le manque de chevaux, réel ou supposé, de passer six heures entières à Novgorod-la-Grande, à cinquante lieues de Pétersbourg.
Je n'étais guère en train de visiter ce qui reste du berceau de l'Empire des Slaves devenu le tombeau de leur liberté. La fameuse église de Sainte-Sophie renferme les tombes de Vladimir Iaroslawitch, mort en 1051, d'Anne sa mère, d'un empereur de Constantinople et quelques autres sépultures. Elle ressemble à toutes les églises russes: peut-être n'est-elle pas plus authentique que la cathédrale soi-disant ancienne, où reposent les os de Minine à Nijni-Novgorod; je ne crois plus à la date d'aucun des vieux monuments qu'on me fait voir en Russie. Je crois encore au nom de ses fleuves; le Volkoff m'a représenté les affreuses scènes du siége de cette ville républicaine, prise, reprise et décimée par Ivan-le-Terrible. L'hyène Impériale présidant au carnage, à la peste, à la vengeance, m'apparaissait là, couchée sur des ruines; et les cadavres sanglants de ses sujets ressortaient du fleuve comblé de morts pour attester à mes yeux les horreurs des guerres intestines, et les fureurs qui s'allument dans les sociétés qu'on appelle civilisées parce que des forfaits qualifiés d'actes de vertus s'y commettent en sûreté de conscience. Chez les sauvages, les passions déchaînées sont les mêmes, et plus brutales, et plus féroces encore; mais elles ont moins de portée: là, l'homme, réduit à peu près à ses forces individuelles, y fait le mal sur une plus petite échelle; d'ailleurs, l'atrocité des vaincus explique, si elle n'excuse la cruauté des vainqueurs; mais dans les États policés, le contraste des horreurs qui se commettent et des belles paroles qui se débitent, rend le crime plus révoltant et montre l'humanité sous un point de vue plus décourageant. Là, trop souvent certains esprits tournés à l'optimisme et d'autres qui, par intérêt, par politique ou par duperie, se font les flatteurs des masses, prennent le mouvement pour le progrès. Ce qui me paraît digne de remarque, c'est que les correspondances de Pinen l'archevêque, et de plusieurs des principaux citoyens de Novgorod avec les Polonais, attirèrent la foudre sur la ville où trente mille innocents périrent dans les combats ainsi que dans les supplices et les massacres inventés et présidés par le Czar. Il y eut des jours où six cents victimes furent exécutées sous ses yeux; et toutes ces horreurs avaient lieu pour punir un crime, irrémissible dès cette époque: le crime de communication clandestine avec les Polonais. Ceci se passait il y a près de trois cents ans, en 1570.
Novgorod-la-Grande ne s'est jamais relevée de cette dernière crise; elle aurait remplacé ses morts, elle n'a pu survivre à l'abolition de ses institutions démocratiques; ses murailles, badigeonnées avec le soin qu'emploient partout les Russes pour effacer, sous le fard d'une régénération menteuse, les trop véridiques vestiges de l'histoire, ne sont plus tachées de sang; elles paraissent bâties d'hier; mais ses rues sont désertes, et les trois quarts de ses ruines, dispersées hors de son étroite enceinte, se perdent dans les plaines d'alentour, où elles achèvent de crouler loin de la ville actuelle, qui n'est elle-même qu'une ombre et un nom. Voilà tout ce qui reste de la fameuse république du moyen âge. Quelques souvenirs effacés: gloire, puissance, fantômes rentrés dans le néant pour toujours. Où est le fruit des révolutions qui n'ont cessé d'arroser de sang cette terre maintenant presque déserte? quel succès peut valoir les larmes que les passions politiques ont fait couler dans ce coin du monde? Ici tout est silencieux aujourd'hui comme avant l'histoire. Dieu nous apprend trop souvent que ce que les hommes déçus par l'orgueil regardaient comme un digne but à leurs efforts, n'était réellement qu'un moyen d'occuper le superflu de leurs forces dans l'effervescence de la jeunesse. Voilà le principe de plus d'une action héroïque!
Novgorod-la-Grande est aujourd'hui un tas de pierres qui conserve quelque renom au milieu d'une plaine stérile à l'œil, au bord d'un fleuve triste, étroit et troublé comme une saignée dans un marécage. Il y eut là pourtant des hommes célèbres par leur amour pour la liberté turbulente; il s'y passa des scènes tragiques; des catastrophes imprévues terminèrent des existences brillantes. De tout ce bruit, de tout ce sang, de toutes ces rivalités, il ne reste aujourd'hui que la somnolence d'un peuple de soldats languissant dans une ville qui ne s'intéresse plus à rien de ce qui se passe dans le monde: ni à la paix, ni à la guerre. En Russie, le passé est séparé du présent par un abîme!
Depuis trois cents ans la cloche du vetché[15] n'appelle plus ce peuple jadis le plus glorieux, le plus ombrageux des peuples russes, à délibérer sur ses affaires; la volonté du Czar étouffe dans tous les cœurs jusqu'au regret, jusqu'au souvenir de la gloire effacée. Il y a quelques années que des scènes atroces se sont passées entre les Cosaques et les habitants du pays dans les colonies militaires établies aux environs de ce reste de ville. Mais l'émeute étouffée, tout est rentré dans l'ordre accoutumé, c'est-à-dire dans le silence et dans la paix du tombeau. La Turquie n'a rien à envier à Novgorod[16].