Je vous envoie le résumé de mon voyage, écrit depuis mon retour à Ems; vous étiez présent à ma pensée pendant que je faisais ce travail; il m'est donc bien permis de vous l'adresser.
RÉSUMÉ DU VOYAGE.
En Russie, tout ce qui frappe vos regards, tout ce qui se passe autour de vous est d'une régularité effrayante, et la première pensée qui vient à l'esprit du voyageur lorsqu'il contemple cette symétrie, c'est qu'une si complète uniformité, une régularité si contraire aux penchante naturels de l'homme, n'a pu s'obtenir et ne peut subsister sans violence. L'imagination implore un peu de variété inutilement, comme un oiseau déploie ses ailes dans une cage. Sous un tel régime, l'homme peut savoir et sait, le premier jour de sa vie, ce qu'il verra, ce qu'il fera jusqu'au dernier. Une si rude tyrannie s'appelle, en langage officiel, respect pour l'unité, amour de l'ordre; et ce fruit acerbe du despotisme paraît si précieux aux esprits méthodiques, qu'on ne saurait l'acheter trop cher.
En France je me croyais d'accord avec ces esprits rigoureux; depuis que j'ai vécu sous la discipline terrible qui soumet la population de tout un empire à la règle militaire, je vous l'avoue, j'aime encore mieux un peu de désordre qui annonce la force, qu'un ordre parfait qui coûte la vie.
En Russie, le gouvernement domine tout et ne vivifie rien. Dans cet immense Empire, le peuple, s'il n'est tranquille, est muet; la mort y plane sur toutes les têtes et les frappe capricieusement; c'est à faire douter de la suprême justice; là l'homme a deux cercueils: le berceau et la tombe. Les mères y doivent pleurer la naissance plus que la mort de leurs enfants.
Je ne crois pas que le suicide y soit commun; on y souffre trop pour se tuer. Singulière disposition de l'homme!!! quand la terreur préside à sa vie, il ne cherche pas la mort; il sait déjà ce que c'est[24].
D'ailleurs le nombre des hommes qui se tuent serait grand en Russie, que personne ne le saurait; la connaissance des chiffres est un privilége de la police russe; j'ignore s'ils arrivent exacts à l'Empereur lui-même; ce que je sais, c'est que nul malheur ne se publie sous son règne sans qu'il ait consenti à cet humiliant aveu de la supériorité de la Providence. L'orgueil du despotisme est si grand qu'il rivalise avec la puissance de Dieu. Monstrueuse jalousie!!!… dans quelles aberrations as-tu fait tomber les rois et les sujets? Pour que le prince soit plus qu'un homme, que faut-il que soit le peuple?
Aimez donc la vérité, défendez-la dans un pays où l'idolâtrie est le principe de la constitution! Un homme qui peut tout, c'est le mensonge couronné.
Vous comprenez que ce n'est pas de l'Empereur Nicolas que je m'occupe en ce moment, mais de l'Empereur de Russie. On vous parle beaucoup des coutumes qui bornent son pouvoir; j'ai été frappé de l'abus et n'ai point vu le remède.
Aux yeux du véritable homme d'État et de tous les esprits pratiques, les lois, j'en conviens, sont moins importantes que ne le croient nos logiciens rigoureux, nos philosophes politiques, car, en dernière analyse, c'est la manière dont elles sont appliquées qui décide de la vie des peuples. Oui, mais la vie des Russes est plus triste que celle d'aucun des autres peuples de l'Europe; et quand je dis le peuple, ce n'est pas seulement des paysans attachés à la glèbe que je veux parler, c'est de tout l'Empire.