Quand on contrefait la forme d'une société sans se pénétrer de l'esprit qui l'anime, quand on va demander des leçons de civilisation, non pas aux antiques instituteurs du genre humain, mais à des étrangers dont on envie les richesses sans respecter leur caractère, quand l'imitation est hostile et qu'elle tombe en même temps dans la puérilité, lorsqu'on va prendre chez un voisin, qu'on affecte de dédaigner, jusqu'à la manière d'habiter sa maison, de s'habiller, de parler, on devient un calque, un écho, un reflet; on n'existe plus par soi-même.
Les sociétés du moyen âge, vivantes de leurs croyances renouvelées, fortes de leurs besoins à elles, pouvaient adorer l'antiquité sans risquer de la parodier; parce que la force de création, quand elle existe, ne se perd jamais à quelque usage que l'homme l'applique… que d'imagination dans l'érudition du XVe siècle!!…
Le respect pour les modèles est le cachet d'un esprit créateur.
C'est pourquoi l'étude des classiques dans l'Occident à l'époque de la renaissance, n'a guère influé que sur les belles-lettres et sur les beaux-arts: le développement de l'industrie, du commerce, des sciences naturelles et des sciences exactes, est uniquement l'œuvre de l'Europe moderne, qui pour ces choses a tiré presque tout d'elle-même. L'admiration superstitieuse qu'elle professa longtemps pour la littérature païenne n'a pas empêché que sa politique, sa religion, sa philosophie, la forme de ses gouvernements, sa manière de faire la guerre, son point d'honneur, ses mœurs, son esprit, ses habitudes sociales ne soient à elle.
La Russie elle seule, civilisée tard, s'est vue, par l'impatience de ses chefs, privée d'une fermentation profonde et du bénéfice d'une culture lente et naturelle. Le travail intérieur qui forme les grands peuples, et prépare une nation à dominer, c'est-à-dire à éclairer les autres, a manqué à la Russie; je l'ai souvent remarqué, dans ce pays, la société, telle que ses souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre chaude remplie de jolies plantes exotiques. Là, chaque fleur rappelle son sol natal, mais on se demande où est la vie, où est la nature, où sont les productions indigènes dans cette collection de souvenirs qui dénote le choix plus ou moins heureux de quelques voyageurs curieux, mais qui n'est pas l'œuvre sérieuse d'une nation libre.
La nation russe se ressentira éternellement de cette absence de vie propre à l'époque de son réveil politique. L'adolescence, cet âge laborieux où l'esprit de l'homme assume toute la responsabilité de son indépendance, a été perdue pour elle. Comptant pour rien le temps, ses princes et surtout Pierre-le-Grand, l'ont fait passer violemment de l'enfance à la virilité. À peine échappée au joug étranger, tout ce qui n'était pas la domination mongole, lui semblait la liberté; c'est ainsi que dans la joie de son inexpérience elle accepta comme une délivrance le servage lui-même, parce qu'il lui était imposé par ses souverains légitimes. Ce peuple avili sous la conquête, se trouvait assez heureux, assez indépendant pourvu que son tyran s'appelât d'un nom russe au lieu d'un nom tatare.
L'effet d'une telle illusion dure encore; l'originalité de l'esprit a fui de ce sol dont les enfants, rompus à l'esclavage n'ont pris au sérieux, jusqu'à ce jour, que la terreur et l'ambition. Qu'est-ce que la mode pour eux, si ce n'est une chaîne élégante et qu'on ne porte qu'en public?… La politesse russe, quelque bien jouée qu'elle nous paraisse, est plus cérémonieuse que naturelle, tant il est vrai que l'urbanité est une fleur qui ne s'épanouit qu'au sommet de l'arbre social; cette plante ne se greffe pas, elle s'enracine, et la tige qui doit la supporter, comme celle de l'aloès, met des siècles à pousser; il faut que bien des générations à demi barbares soient mortes dans un pays avant que les couches supérieures de la terre sociale y fassent naître des hommes réellement polis: plusieurs âges de souvenirs sont nécessaires à l'éducation d'un peuple civilisé; l'esprit d'un enfant né de parents polis, peut seul mûrir assez vite pour comprendre ce qu'il y a de réel au fond de la politesse. C'est un échange secret de sacrifices volontaires. Rien de plus délicat, on peut dire de plus véritablement moral, que les principes qui constituent l'élégance parfaite des manières. Une telle politesse, pour résister à l'épreuve des passions, ne peut être entièrement distincte de la noblesse des sentiments, que nul homme n'acquiert à lui seul, car c'est surtout sur l'âme qu'influe la première éducation: en un mot, la véritable urbanité est un héritage; notre siècle a beau compter le temps pour rien, la nature, dans ses œuvres, le compte pour beaucoup. Jadis un certain raffinement de goût caractérisait les Russes du Midi: et, grâce aux rapports entretenus de toute antiquité, pendant les siècles les plus barbares, avec Constantinople par les souverains de Kiew, l'amour des arts régnait dans cette partie de l'Empire slave; en même temps que les traditions de l'Orient y avaient maintenu le sentiment du grand et perpétué une certaine dextérité parmi les artistes et les ouvriers: mais ces avantages, fruits d'anciennes relations avec des peuples avancés dans une civilisation héritée de l'antique, ont été perdus lors de l'invasion des Mongols.
Cette crise a forcé, pour ainsi dire, la Russie primitive d'oublier son histoire: l'esclavage produit la bassesse qui exclut la vraie politesse; celle-ci n'a rien de servile puisqu'elle est l'expression des sentiments les plus élevés et les plus délicats. Or, ce n'est que lorsque la politesse devient en quelque sorte une monnaie courante chez un peuple entier qu'on peut dire que ce peuple est civilisé; alors la rudesse primitive, la personnalité brutale de la nature humaine se trouvent effacées dès le berceau par les leçons que chaque individu reçoit dans sa famille; quelque part qu'il naisse, l'homme enfant n'est point pitoyable, et si, dès le début de la vie, il n'est détourné de ses penchants cruels, jamais il ne sera réellement poli. La politesse n'est que le code de la pitié appliqué aux relations journalières de la société; ce code enseigne surtout la pitié pour les souffrances de l'amour-propre: c'est aussi le remède le plus universel, le plus applicable, le plus pratique qu'on ait trouvé jusqu'ici contre l'égoïsme.
On dira ce qu'on voudra, tous ces raffinements, résultat naturel de l'œuvre du temps, sont inconnus aux Russes actuels qui se souviennent bien plus de Saraï que de Byzance, et qui, à peu d'exceptions près, ne sont encore que des barbares bien habillés. Ils me paraissent des portraits mal peints, mais très-bien vernis. Pour que votre politesse fût vraie, il faudrait avoir été longtemps humains avant d'être polis.
C'est Pierre-le-Grand qui, avec toute l'imprudence d'un génie inculte, toute la témérité d'un homme d'autant plus impatient qu'il est censé tout-puissant, avec la persévérance d'un caractère de fer, est allé dérober bien vite à l'Europe les fruits de la civilisation tout venus, au lieu de se résigner à en jeter lentement les semences dans son propre terrain: cet homme trop vanté n'a produit qu'une œuvre factice: c'est étonnant; mais le bien qu'a fait ce génie barbare fut passager, le mal est irréparable.