Ce n'est pas d'aujourd'hui que la crainte d'être blâmé par les étrangers préoccupe l'esprit des Russes. Ce peuple bizarre unit une extrême jactance à une excessive défiance de lui-même; en dehors suffisance, au fond humilité inquiète: voilà ce que j'ai vu dans la plupart des Russes. Leur vanité, qui ne se repose jamais, est toujours en souffrance comme l'est l'orgueil anglais; aussi les Russes manquent-t-ils de simplicité. La naïveté, ce mot français dont aucune autre langue que la nôtre ne peut rendre le sens exact parce que la chose nous est propre, la naïveté, cette simplicité qui pourrait devenir malicieuse, ce don de l'esprit qui fait rire sans jamais blesser le cœur, cet oubli des précautions oratoires qui va jusqu'à prêter des armes contre soi à ceux auxquels on parle, cette équité de jugement, cette vérité d'expression tout involontaire, cet abandon de la personnalité dans l'intérêt de la vérité; la simplesse gauloise, en un mot, ils ne la connaissent pas. Un peuple d'imitateurs ne sera jamais naïf; le calcul chez lui tuera toujours la sincérité.

J'ai trouvé dans le testament de Monomaque des conseils sages et curieux adressés à ses enfants: voici un passage qui m'a particulièrement frappé; aussi l'ai-je mis pour épigraphe à la tête de mon livre, car c'est un aveu précieux à recueillir: «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance, puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.» (Tiré des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126.) Ce prince avait été baptisé sous le nom de Basile. (Histoire de l'Empire de Russie par Karamsin, traduite par MM. Saint-Thomas et Jauffret; tome II, page 205. Paris, 1820.)

Un tel raffinement d'amour-propre, vous en conviendrez, ôte beaucoup de son prix à l'hospitalité. Aussi cette charité calculée m'est-elle revenue malgré moi plus d'une fois à la mémoire pendant mon voyage. Ce n'est pas qu'on doive priver les hommes de la récompense de leurs bonnes actions; mais il est immoral de donner cette récompense pour premier mobile à la vertu.

Voici quelques autres passages extraits du même auteur, et qui serviront d'appui à mes propres observations.

Karamsin lui-même raconte les fâcheux résultats de l'invasion des Mongols sur le caractère du peuple russe: si l'on me trouve sévère dans mes jugements, on verra qu'ils sont autorisés par un auteur grave et plutôt disposé à l'indulgence.

«L'orgueil national, dit-il, s'anéantit parmi les Russes; ils eurent recours aux artifices qui suppléent à la force chez des hommes condamnés à une obéissance servile: habiles à tromper les Tatars, ils devinrent aussi plus savants dans l'art de se tromper mutuellement; achetant des barbares leur sécurité personnelle, ils furent plus avides d'argent et moins sensibles aux injures, à la honte, exposés sans cesse à l'insolence de tyrans étrangers!» (Extrait du même ouvrage, tome V, chapitre 4, page 447 et suivante.)

Plus loin:

«Il se pourrait que le caractère actuel des Russes conservât quelques-unes des taches dont l'a souillé la barbarie des Mongols […]»

«Nous remarquons qu'avec plusieurs sentiments élevés on vit s'affaiblir en nous le courage, alimenté surtout par l'orgueil national […]»

«L'autorité du peuple favorisait aussi celle des boyards, qui à leur tour pouvaient, à l'aide des citoyens, avoir influence sur le prince, ou réciproquement par le prince sur les citoyens. Ce soutien ayant disparu, il fallut obéir au souverain, sous peine d'être regardé comme traître ou comme rebelle; et il n'existe plus aucune voie légitime de s'opposer à ses volontés; en un mot, on vit naître l'autocratie