Jetons maintenant les yeux, mon ami, poursuivit cet homme respectable, sur la multitude de crimes que ces établissemens préviennent, et si je vous prouve que j'en diminue la somme sans qu'il en coûte un cheveu, ni une heure de peine au citoyen, m'avouerez-vous que j'aurai fait de la meilleure besogne que ces brutaux inventeurs et sectateurs de vos loix atroces, qui, comme celles de Dracon, ne prononcent jamais que le glaive à la main? M'accorderez-vous que j'aurai rempli le sage et grand principe des loix Perses, qui enjoignent au Magistrat de prévenir le crime, et non de le punir; il ne faut qu'un sot et qu'un bourreau pour envoyer un homme à la mort, mais beaucoup d'esprit et de soin pour l'empêcher de la mériter.

Avec l'égalité de biens, point de vols; le vol n'est que l'envie de s'approprier ce qu'on n'a pas, et ce qu'on est jaloux de voir à un autre; mais, dès que chacun possède la même chose, ce désir criminel ne peut plus exister.

L'égalité des biens entretenant l'union, la douceur du Gouvernement, portant tous les sujets à chérir également leur régime, point de crimes d'État, point de révolution.

Les enfans éloignés de la maison paternelle, point d'inceste; soigneusement élevés, toujours sous les yeux d'instituteurs sûrs et honnêtes ... point de viols.

Peu d'adultère, au moyen du divorce.

Les divisions intestines prévenues par l'égalité des rangs et des biens, toutes les sources du meurtre sont éteintes.

Par l'égalité, plus d'avarice, plus d'ambition, et que de crimes naissent de ces deux causes! plus de successeurs impatiens de jouir, puisque c'est l'âge qui donne des biens, et jamais la mort des parens; cette mort n'étant plus désirée, plus de parricides, de fratricides, et d'autres crimes si atroces, que le nom seul n'en devrait jamais être prononcé.

Peu de suicides, l'infortune seule y conduit: ici, tout le monde étant heureux, et tous l'étant également, pourquoi chercherait-on à se détruire?

Point d'infanticides: pourquoi se déferait-on de ses enfans, quand ils ne sont jamais à charge, et qu'on n'en peut retirer que des secours? Le désordre de jeunes gens étant impossible, puisqu'ils n'entrent dans le monde que pour se marier, la fille de famille n'est plus exposée comme chez vous au déshonneur ou au crime; faible, séduite et malheureuse, elle n'existe plus, comme chez vous, entre la flétrissure et l'affreuse nécessité de détruire le fruit infortuné de son amour.

Cependant, je l'avoue, toutes les infractions ne sont pas anéanties; il faudrait être un Dieu, et travailler sur d'autres individus que l'homme, pour absorber entièrement le crime sur la terre; mais comparez ceux qui peuvent rester dans la nature de mon Gouvernement, avec ceux où le Citoyen est nécessairement conduit par la vicieuse composition des vôtres. Ne le punissez donc pas quand il fait mal, puisque vous le mettez dans l'impossibilité de faire bien; changez la forme de votre Gouvernement, et ne vexez pas l'homme, qui, quand cette forme est mauvaise, ne peut plus y avoir qu'une mauvaise conduite, parce que ce n'est plus lui qui est coupable, c'est vous ... vous, qui pouvant l'empêcher de faire mal en variant vos loix, les laissez pourtant subsister, toutes odieuses qu'elles sont, pour avoir le plaisir d'en punir l'infracteur. Ne prendriez-vous pas pour un homme féroce, celui qui ferait périr un malheureux pour s'être laissé tomber dans un précipice où la main même qui le punirait viendrait de le jeter? Soyez justes: tolérez le crime, puisque le vice de votre Gouvernement y entraîne; ou si le crime vous nuit, changez la construction du Gouvernement qui le fait naître; mettez, comme je l'ai fait, le Citoyen dans l'impossibilité d'en commettre; mais ne le sacrifiez pas à l'ineptie de vos loix, et à votre entêtement de ne les vouloir pas changer.