Eh! que d'injustices d'ailleurs, que de contradictions dans vos loix Européennes? Elles punissent une infinité de crimes qui n'ont aucune sorte de conséquence, qui n'outraient en rien le bonheur de la société, tandis que, d'autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits réels et dont les suites sont infiniment dangereuses. Tels que l'avarice, la dureté d'âme, le refus de soulager les malheureux, la calomnie, la gourmandise et la paresse contre lesquels les loix ne disent mot, quoiqu'ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs.

Ne m'avouerez-vous pas que cette disproportion, que cette cruelle indulgence de la loi sur certains objets, et sa farouche sévérité sur d'autres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles prononcent, et sa nécessité bien incertaine.

L'homme déjà si malheureux par lui-même, déjà si accablé de tous les maux que lui préparent sa faiblesse et sa sensibilité, ne mérite-t-il pas un peu d'indulgence de ses semblables? Ne mérite-t-il pas que ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens ridicules, presque tous inutiles, et contraires à la nature. Il me semble qu'avant d'interdire à l'homme ce que l'on qualifie gratuitement de crimes, il faudrait bien examiner avant, si cette chose, telle qu'elle soit, ne peut pas s'accorder avec les règles nécessaires au véritable maintien de la société: car s'il est démontré que cette chose n'y fait pas de mal, ou que ce mal est presqu'insensible, la société plus nombreuse, ayant plus de force que l'homme seul, et pouvant mieux souffrir ce mal, que l'homme ne supporterait la privation du léger délit qui le charme, doit sans doute tolérer ce petit mal, plutôt que de le punir.

Qu'un législateur philosophe, guidé par cette sage maxime, fasse passer en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos loix prononcent, qu'il les approfondisse tous, et les toise, s'il est permis d'employer cette expression, au véritable bonheur de la société, quel retranchement ne fera-t-il pas?

Solon disait qu'il tempérait ses loix et les accommodait si bien aux intérêts de ses concitoyens, qu'ils connaîtraient évidemment, qu'il leur serait plus avantageux de les observer, que de les enfreindre; et en effet, les hommes ne transgressent ordinairement que ce qui leur nuit; des loix assez sages, assez douces pour s'accorder avec la nature, ne seraient jamais violées.—Et pourquoi donc les croire impossibles. Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites, et vous verrez si elles sont ou non puisées dans la nature.

La meilleure de toutes les loix, devant être celle qui se transgressera le moins, sera donc évidemment celle qui s'accordera le mieux et à nos passions et au génie du climat sous lequel nous sommes nés. Une loi est un frein: or la meilleure qualité du frein est de ne pouvoir se rompre. Ce n'est pas la multiplicité des loix qui constitue la force du frein, c'est l'espèce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant la somme des loix, tandis qu'il ne s'agissait que de diminuer celle des crimes. Et savez-vous qui les multiplie, ces crimes?... C'est l'informe constitution de votre gouvernement, d'où ils naissent en foule, d'où il n'est pas possible qu'ils ne fourmillent ... et plus que tout, la ridicule importance que des sots ont attachée aux petites choses. Vous avez commencé, dans les gouvernemens soumis à la morale chrétienne, par ériger en délits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine; insensiblement vous avez fait des crimes de vos péchés; vous vous êtes crus en droit d'imiter la foudre que vous prêtiez à la justice divine, et vous avez pendu, roué effectivement, parce que vous imaginiez faussement que Dieu brûlait, noyait et punissait ces mêmes travers, chimériques au fond, et dont l'immensité de sa grandeur était bien loin de s'occuper. Presque toutes les loix de Saint-Louis ne sont fondées que sur ces sophismes.[17] On le sait, et l'on n'en revient pas, parce qu'il est bien plutôt fait de pendre ou de rouer des hommes, que d'étudier pourquoi on les condamne; l'un laisse en paix le suppôt de Thémis souper chez sa Phrinée ou son Antinoüs, l'autre le forcerait à passer dans l'étude des momens si chers au plaisir; et ne vaut-il pas bien mieux pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa vie, que de donner trois mois à son métier. Voilà comme vous avez multiplié les fers de vos citoyens, sans vous occuper jamais de ce qui pouvait les alléger, sans même réfléchir qu'ils pouvaient vivre exempts de toutes ces chaînes, et qu'il n'y avait que de la barbarie à les en charger.

L'univers entier se conduirait par une seule loi, si cette loi était bonne. Plus vous inclinez les branches d'un arbre, plus vous donnez de facilité pour en dérober les fruits; tenez-les droites et élevées, qu'il n'y ait plus qu'un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nombre des ravisseurs. Etablissez l'égalité des fortunes et des conditions, qu'il n'y ait d'unique propriétaire que l'état, qu'il donne à vie à chaque sujet tout ce qu'il lui faut pour être heureux, et tous les crimes dangereux disparaîtront, la constitution de Tamoé vous le prouve. Or, il n'est rien de petit qui ne puisse s'exécuter en grand. Supprimez, en un mot, la quantité de vos loix et vous amoindrirez nécessairement celle de vos crimes. N'ayez qu'une loi, il n'y aura plus qu'un seul crime; que cette loi soit dans la nature, qu'elle soit celle de la nature, vous aurez fort peu de criminels; regarde maintenant, jeune homme, considère avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de punir beaucoup de crimes, ou de trouver celui de n'en faire naître aucun.—Zamé, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont vous parlez, s'outrage à tout instant; il n'y a pas de jour où, sur la surface de la terre, un être injuste ne fasse à son semblable ce qu'il serait bien fâché d'en souffrir.—Oui, me répondit le vieillard, parce qu'on laisse subsister l'intérêt que l'infracteur a de manquer à la loi; anéantissez cet intérêt, vous lui enlevez les moyens d'enfreindre; voilà la grande opération du législateur, voilà celle où je crois avoir réussi. Tant que Paul aura intérêt de voler Pierre, parce qu'il est moins riche que ce Pierre, quoiqu'il enfreigne la loi de la nature, en faisant une chose qu'il serait fâché que l'on lui fît, assurément il la fera; mais si je rends par mon système d'égalité Paul aussi riche que Pierre, n'ayant plus d'intérêt à le voler, Pierre ne sera plus troublé dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du reste.—Il est, continuai-je d'objecter à Zamé, une sorte de perversité dans certains coeurs, qui ne se corrige point; beaucoup de gens font le mal sans intérêt. Il est reconnu aujourd'hui qu'il y a des hommes qui ne s'y livrent que par le seul charme de l'infraction. Tibère, Héliogabale, Andronic se souillèrent d'atrocités dont il ne leur revenait que le barbare plaisir de les commettre.—Ceci est un autre ordre de choses, dit Zamé; aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut même bien se garder d'en faire contre eux. Plus vous leur offrez de digues plus vous leur préparez de plaisir à les rompre; c'est, comme vous dites, l'infraction seule qui les amuse; peut-être ne se plongeraient-ils pas dans cette espèce de mal, s'ils ne le croyaient défendu.—Quelle loi les retiendra donc?—Voyez cet arbre, poursuivit Zamé, en m'en montrant un dont le tronc était plein de noeuds, croyez-vous qu'aucun effort puisse jamais redresser cette plante.—Non.—Il faut donc la laisser comme elle est; elle fait nombre et donne de l'ombrage; usons-en, et ne la regardons pas. Les gens dont vous me parlez sont rares. Ils ne m'inquiètent point, j'emploierais le sentiment, la délicatesse et l'honneur avec eux, ces freins seraient plus sûrs que ceux de la loi. J'essaierais encore de faire changer leur habitude de motifs, l'un ou l'autre de ces moyens réussiraient: croyez-moi, mon ami, j'ai trop étudié les hommes pour ne pas vous répondre qu'il n'est aucune sorte d'erreurs que je ne détourne ou n'anéantisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui gêne ou moleste le physique n'est fait que pour les animaux; l'homme, ayant la raison au-dessus d'eux, ne doit être conduit que par elle, et ce puissant ressort mène à tout, il ne s'agit que de savoir le manier.[18]

Encore une fois, mon ami, poursuivit Zamé, ce n'est que du bonheur général qu'il faut que le législateur s'occupe, tel doit être son unique objet; s'il simplifie ses idées, ou qu'il les rapetisse en ne pensant qu'au particulier, il ne le fera qu'aux dépens de la chose principale, qu'il ne doit jamais perdre de vue, et il tombera dans le défaut de ses prédécesseurs.

Admettons un instant un État composé de quatre mille sujets, plus ou moins; il ne s'agit que d'un exemple: nommons-en la moitié les blancs, l'autre moitié les noirs; supposons à présent que les blancs placent injustement leur félicité dans une sorte d'oppression imposée aux noirs, que fera le législateur ordinaire? Il punira les blancs, afin de délivrer les noirs de l'oppression qu'ils endurent, et vous le verrez revenir de cette opération, se croyant plus grand qu'un Licurgue; il n'aura pourtant fait qu'une sottise; qu'importe au bien général que ce soient les noirs plutôt que les blancs qui soient heureux? Avant la punition que vient d'imposer cet imbécile, les blancs étaient les plus heureux; depuis sa punition, ce sont les noirs; son opération se réduit donc à rien, puisqu'il laisse les choses comme elles étaient auparavant. Ce qu'il faut qu'il fasse, et ce qu'il n'a certainement point fait, c'est de rendre les uns et les autres également heureux, et non pas les uns aux dépens des autres; or, pour y réussir, il faut qu'il approfondisse d'abord l'espèce d'oppression dont les blancs font leur félicité; et si, dans cette oppression qu'ils se plaisent à exercer, il n'y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne tiennent qu'à l'opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux; ensuite il fera comprendre aux noirs tout ce qu'il aura observé de chimérique dans l'oppression dont ils se plaignent; puis il conviendra avec eux de l'espèce de dédommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur que leur enlève l'oppression des blancs, afin de conserver l'équilibre, puisque l'union ne peut avoir lieu; de là, il soumettra les blancs au dédommagement demandé par les noirs, et ne permettra dorénavant aux premiers cette oppression sur les seconds, qu'en l'acquittant par le dédommagement demandé; voilà, dès-lors, les quatre mille sujets heureux, puisque les blancs le sont par l'oppression où ils réduisent les noirs, et que ceux-là le deviennent par le dédommagement accordé à leur oppression; voilà donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de puni; voilà une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux malfaiteurs, et néanmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque maintenant à la loi, la punition doit être égale; c'est-à-dire, que le noir doit être puni, si pour le dédommagement demandé, et qu'on lui donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci également puni, s'il n'accorde pas le dédommagement qui doit équivaloir à l'oppression dont il jouit; mais cette punition (dont la nécessité ne se présentera pas deux fois par siècle) n'est plus enjointe alors au particulier pour avoir grevé le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a pas de justice à établir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux que l'autre; mais la peine est alors portée contre l'infracteur de la loi qui établissait l'équilibre, et de ce moment elle est juste.

Il est parfaitement égal, en un mot, qu'un membre de la société soit plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur général, c'est que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'être; ainsi, le législateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche à se rendre heureux aux dépens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que suivre l'intention de la nature; mais il doit examiner si l'un de ces hommes ne sera pas également heureux, en cédant une légère portion de sa félicité à celui qui est tout-à-fait à plaindre; et si cela est, le législateur doit établir l'égalité mutant qu'il est possible, et condamner le plus heureux à remettre l'autre dans une situation moins triste que celle qui l'a forcé au crime.