Ce que ma probité m'impose à-présent, ne consiste plus qu'à faire savoir au ministre l'exacte vérité de tout. Le comte de Beaulé s'en charge. Cette vérité s'accordera dans beaucoup de points avec ce qu'a dit le président. C'est une aventurière qui ne lui appartient point; je le dirai de même; je ne me défendrai que de l'avoir voulu faire passer pour sa fille. Si je l'ai cru, si je l'ai dit un moment, je prouverai par-tout ce qui m'a jettée dans cette méprise; que je devais être dans la bonne foi, mais qu'aussitôt que Claire de Blamont est morte, comme il le prouve, je n'ai plus rien à réclamer, et je lui laisserai son illusion complette, pour qu'il ne découvre rien sur la naissance de Léonore, pour qu'il ne sache jamais que cette Claire de Blamont qu'il croit dans Sophie, est maintenant dans la demoiselle de Kerneuil, parce qu'avec le caractère qu'il a reçu du ciel, il ne pouvoit assurément que nuire à tout ce que nous faisons, pour faire rentrer Léonore dans les biens de celle qu'elle doit supposer sa mère, avec tout le public.
Ma répugnance n'en est pourtant pas moins la même, d'avoir accepté cet arrangement du comte de Beaulé; car enfin, nous dépossédons par cette manœuvre, les collatéraux de madame de Kerneuil, vous n'imaginez pas, Valcour, combien ce procédé offense ma délicatesse; il est illégal, et j'en suis révoltée; mais si je ne passe point par- dessus ces considérations, si je découvre la naissance de Léonore, de quels nouveaux malheurs, de quels plus terribles inconvéniens ne me trouverai-je point entourée, et quoique femme du marquis de Kerneuil, de quelles persécutions le président ne trouvera-t-il pas encore le secret d'accabler cette malheureuse Léonore; ce qu'il ne pourra pas sur celle-ci, sa vengeance l'entreprendra sur Aline, et je me retrouve dans un abyme d'infortunes. En me conduisant comme je le fais, je préfère donc un petit mal à un grand; mais c'est toujours un mal, et je suis bien vivement contrariée de ce qui allarme ma conscience. Une autre chose afflige encore bien fortement ma délicatesse, et me fait verser en secret des larmes bien amères; j'abandonne dans cette Sophie, une honnête et douce créature, une fille pleine de vertu et de religion pour une qui est loin des mêmes qualités; mais l'une est ma fille, l'autre ne m'est rien. Sauver encore Sophie des mains de cet homme, comment l'imaginer! À quel titre l'entreprendre! Eh mais, dès que je consens à donner à la maison de Kerneuil une héritière qui, dans le fait, ne l'est point, ne puis-je donc pas donner de même au président, une fille qui ne lui a jamais appartenu? Quand il s'agit d'enlever l'infortune aux mains de l'injustice et de la cruauté, ne peut-on pas se permettre des détours. D'ailleurs, si je continuois d'assurer que Sophie est ma fille, je me retrouverais une arme qui m'est d'un grand secours à l'opposition des projets du farouche ami de mon époux. Je n'ôte rien à Léonore, que je n'avouerai jamais, qui n'a nul besoin de mon aveu, je rends la liberté à Sophie, et j'assure le bonheur d'Aline. Ah! je l'essayerais en vain, il mettra toujours en avant l'extrait paroissial, et je n'en détruirai l'authenticité, qu'en nuisant à ma Léonore. Quel embarras! moi qui me réjouissois des jours où j'ai donné la vie à mes enfans, faut-il maintenant que je classe ces jours malheureux, au rang des plus funestes de ma vie.
Non, je céderai, j'abandonnerai Sophie; j'ai beau penser, je ne puis faire autrement; je ne puis secourir cette infortunée, sans nuire au bonheur de mes deux filles; il faut que j'y renonce . . . . . . Il le faut; est-il donc possible qu'il y ait de fatales circonstances où le ciel favorise assez peu la vertu, pour qu'il devienne impossible de pouvoir l'arracher au malheur; puissent s'ignorer à jamais ces fatales vérités; trop de jeunes filles en concluroient que cette route épineuse où l'éducation les place, est donc inutile à suivre, puisqu'on n'y tombe qu'un peu plutôt dans les pièges de l'intempérance et du vice.
D'ailleurs, en ne me fâchant point de ce qui vient d'arriver, en cédant tout à l'homme qui me trompe; en continuant de garder avec lui la même conduite, peut-être viendrai-je à bout de l'attendrir; peut- être cet entier dévouement de ma part le fera-t-il désister de ses indignes prétentions sur Aline! Mais d'un autre côté, pourra-t-il croire que j'abandonne légèrement les intérêts de celle que j'ai crue si long-temps ma fille. Eh bien! je mettrai ma parfaite résignation sur le compte de ma douceur; je lui dirai: Elle est intéressante; vous en êtes maintenant le maître; je vous la recommande, et vous supplie de la rendre heureuse.
Je suis presque fâchée à présent de n'avoir point rendu Sophie à sa bonne nourrice de Berceuil . . . , elle seroit mariée; que dis-je, vis-à-vis les manœuvres d'un homme comme le président, vis-à-vis les intrigues d'un traître, qui ne ménage, ni pas, ni crédit, ni argent, dès qu'il s'agit de servir ses passions; tout cela ne seroit-il pas égal aujourd'hui? Il n'y auroit qu'un crime de plus . . . On m'interrompt . . . Je finirai ma lettre demain.
Ce 13
Le croiriez-vous, il s'est présenté hier au soir, comme à l'ordinaire, pour obtenir, a-t-il dit bénignement les tributs de l'hymen, attendus des mains de l'amour, et comme il a vu un peu d'altération sur mes traits, quelques fussent mes efforts pour me contenir, il m'a prévenue. Tout ce qu'il a fait, a-t-il dit, est assûrément pour le bien, et en vérité, il a bien peu fait; c'est Dolbourg qui, prétendant à mon alliance, rougissait de savoir une de ses anciennes maîtresses entre mes mains, et c'est lui qui a voulu la ravoir; je n'ai d'autre tort, a-t-il poursuivi, que de ne vous avoir pas prévenu; mais toujours pénétrée de la folle idée, qu'elle est votre fille, vous vous y seriez opposée, et j'écarte avec tant de soin tout ce qui peut faire naître quelque trouble entre nous. Je désire si vivement de réparer mes anciennes erreurs, que vous devez me pardonner ce petit mystere, en faveur du désir extrême que j'ai de conserver votre estime; il n'en est point, a-t-il continué, dont je sois aussi sincèrement jaloux . . . . . . C'est que peu de femmes réunissent à tant de graces . . . à des attraits si divins, des vertus aussi rares . . . Me brouiller avec vous . . . , moi? . . . plaider? . . . le pourrais-je? —Mais elle est chez vous, lui ai-je dit, en interrompant ses flagorneries. —Oui, a-t-il répondu, étonné de me voir si instruite . . . . . . Vraiment oui, elle est chez moi, je n'ai pu refuser mon château à Dolbourg, qui vouloit l'y recevoir quelques instans. —Et qu'en fera-t-il au sortir de là? —Il l'envoye, m'a-t-il dit, avec cet air mystérieux, que savent si bien employer les imposteurs, pour donner à leur mensonge le coloris de la vérité; il l'envoye dans un couvent, au fond de la Gascogne . . . Elle sera bien . . . ; il lui fait une pension honnête . . . Oh! vous ne connaissez pas Dolbourg . . . Je ne vous ai jamais vu lui rendre justice. C'est une si grande simplicité de mœurs . . . , une franchise si rare . . . , une nature si vraie . . . , une ingénuité si précieuse! Ah! croyez-moi, c'est le seul homme qui soit réellement fait pour le bonheur de notre Aline. Eh bien! êtes-vous persuadée à- présent, que tout ce que vous croyiez sur cela n'était que des fables . . . Et je me taisais . . . Il y a tout plein de gens qui ont le plus grand intérêt à vous en imposer . . . , et qui le font . . . ; N'y eut-il que ce Valcour . . . ; méfiez-vous en, je vous le dis; c'est le plus adroit fripon. —Un moment, monsieur, ai-je dit, ne pouvant tenir à tant de fausseté, et curieuse de voir jusqu'à quel point il la pousserait . . . Un moment . . . Puisque vous êtes en train de vous justifier, osez me dire pourquoi cette commission secrète à l'exempt qui vint arrêter Léonore à Vertfeuille? Pourquoi cet homme était-il muni d'un ordre de vous, étayé d'un signalement, pour enlever ma fille au lieu de l'épouse de Sainville? Et c'est ici mon ami, où l'art de feindre est venu composer à loisir tous les traits de ce visage odieux. —Moi, a-t-il répondu; moi, des ordres pour faire mettre Aline à la place de Léonore? . . . Mais daignez donc songer, je vous prie, que ce n'est qu'avec le public, que j'ai su l'aventure de Sainville à Vertfeuille . . . , circonstance qui m'a fort embarrassé, qui m'a même fait vous bouder un peu, de ne m'avoir prévenu de rien, puisque je ne savais que répondre à toutes les questions qui m'étoient faites à ce sujet. —Vous niez ce trait, ai-je dit, en me levant avec fureur. —Allons-donc, a-t-il repris en souriant: je vois maintenant que vous plaisantez; mais si vous poursuivez, je me fâche . . . J'ai bien assez de mes torts réels; ne m'en controuvez pas de nouveaux; dormez, en paix sur votre Aline . . . ; je ne vous la ravirai point . . . ; je vous la demande, c'est à quoi je m'en tiens, et j'espère qu'après un peu de réflexions, vous ne me la refuserez plus . . . —Je me suis rassise; j'ai senti le tort que je venais d'avoir, en rompant le silence, sur un objet dont je m'étais promis de ne jamais parler, et dont il était inutile de renouveller le souvenir, puisqu'assûrément il nierait tout . . . Je vous crois, ai-je dit avec une tranquillité feinte. Oui, je vous crois . . . Mais si vous m'accusez d'avoir des ennemis, assûrément, vous devez en avoir de votre côté . . . La noirceur dont je vous soupçonne, a été mise publiquement sur votre compte, et . . . —Des ennemis, des ennemis, qui n'en a pas . . . Je ne connais que les sots qui ne s'en font jamais; mais toutes ces calomnies . . . je les méprise au point, qu'en honneur, je ne m'informerai même pas de ceux qui ont voulu m'en composer de nouvelles offenses avec vous: et s'animant, s'échauffant alors auprès de moi, sans me donner le temps de lui répondre, il s'est mis à me renouveller ses louanges . . . à exiger enfin . . . ce que j'étais résolue de continuer à lui accorder, puisque je me décidais à feindre . . . Je ne l'avais jamais vu si ardent . . . , si dépravé, devrais-je dire; l'amour ou le sentiment dans de telles ames, n'est jamais que l'excès du désordre; mais comme l'esprit de cet homme est sombre, même au sein de ses plus doux plaisirs . . . Écoutez un de ses propos [2]. «Que vous êtes belle, m'a-t-il dit en m'examinant sans voile . . . ; non, jamais la mort n'osera briser ce chef-d'œuvre. Vous ne subirez pas la loi des autres êtres . . . ces belles chairs ne se désuniront point. Jamais rien ne peut s'altérer en vous, et dans le dernier repos de la nature, vous lui servirez encore de modèle.» Et c'est à cette idée qu'il a dû le comble de ses plaisirs; c'est cette idée délicatement horrible, qui a plongé ses sens dans l'ivresse.
Ô mon ami! je ne sais, tout ceci m'allarme, ce changement si certain dans sa conduite, cet empressement pour des choses qui ne devraient plus l'enflammer! . . . Même dans les premières années de notre mariage, il ne me cultivait pas avec tant d'assiduité. Que signifient ces retours? . . . . . . S'il m'aimait véritablement, s'il avait envie de réparer ses torts . . . . . . Les aggraverait-ils, il me flatte et cependant il me trompe, il me caresse et il m'afflige . . . Hélas! je dois frémir; et que veut-il? Qu'elle nécessité d'user de ruse avec moi? N'est-il pas le plus fort . . . On ne doit tromper que ceux que l'on craint, la feinte est l'arme de l'esclave: elle n'est permise qu'à la faiblesse, elle avilit le plus fort s'il ose s'en servir. Ah! qu'il m'élève ou qu'il me rabaisse, qu'il me loue ou qu'il me dégrade, je serai toujours sa victime. Rien ne peut m'empêcher de l'être . . . Ô mon Aline! . . . Tu la deviendras peut- être aussi . . . et je n'y serai plus pour t'arracher de leurs mains cruelles . . . Valcour, des larmes coulent malgré moi . . . Ma tête se noircit . . . Mon ame fatiguée de malheurs s'irrite à la crainte d'en éprouver encore; il est un terme où nous ne sommes plus en état de soutenir l'horrible poids de nos chaînes, où l'on préfère mille fois plu-tôt la fin de son existence au renouvellement de l'infortune . . . Ô Valcour! si j'allais vous être ravie, . . . si je n'y étais plus . . . et qu'Aline devînt malheureuse . . . . . . Que tout votre sang coule, s'il le faut, mon ami, pour l'arracher aux horreurs qui menaceraient alors sa débile existence . . . Ayez toujours devant vos yeux la mère qui vous la donne . . . Dites-vous quelque fois, —elle m'aimait . . . Elle désirait mon bonheur et celui de sa fille. La Providence s'y est opposée . . . Mais je dois à toutes deux mon amour et mes regrets . . . . . . Je dois les chérir au-delà du tombeau, ou m'y anéantir avec elles. —Adieu . . . Je suis trop triste ce soir pour continuer de vous écrire . . . . . . Mais on n'est pas la maîtresse de ses idées . . . . . . Il en est . . . soyez en certain, que la nature nous suggère comme des avertissemens de tout ce que sa main nous prépare . . . . . . Tachez de dîner jeudi chez le comte, je ferai tout pour vous y voir.
[Footnote 1. C'est ici où il est plus nécessaire que jamais d'observer que c'est avant la révolution que ces lettres s'écrivaient; de telles atrocités ne se redoutent pas sous le gouvernement actuel.]
[Footnote 2. Voyez page 57 et 58, où le président dit: Quelquefois même, je ne suis pas maître de mes propos, etc.]