Je conçois toute la peine que vous avez eue à vous modérer, et pourtant vous y avez encore mis trop de chaleur; il me le déguise, et cela m'inquiète. Il est parti hier pour Blamont, en m'assurant que Sophie n'y étoit plus, quoiqu'il soit très-certain qu'elle y est encore; il y a quelques jours que je reçus une lettre d'elle, partie de sa retraite, et qui me fut remise avec le plus grand mystère, je ne vous l'envoyai point, parce qu'elle ne contenoit que les particularités de son enlèvement, que vous saviez déjà; j'ai trouvé le moyen d'avoir une correspondance sûre à Blamont: on me fera passer les lettres de cette malheureuse fille, et l'on m'instruira exactement de tout ce qui la concernera. Dans ce moment-ci elle y est, et le président y va . . . il y va, et m'assure qu'elle n'y est pas, . . . et ses attentions pour moi ne diminuent point . . . . . Oh! mon ami, ces détours sont-ils constatés? Ses faussetés sont-elles manifestes? . . . Et nous ne frémirions pas! Oh ciel! tout est fait pour nous inspirer les plus vives craintes . . . . . Je veux savoir avant de fermer ma lettre si Dolbourg est du voyage . . . . .
On arrive . . . Non, il n'en est point, le président part seul et Dolbourg ne doit pas même bouger de Paris . . . À quel propos cette visite . . . Malheureuse Sophie, les titres que l'on te croit te garantiront ils des fureurs de ce débauché? Ne se repend-il pas de t'avoir respectée comme maîtresse de Dolbourg, et ces liens ont-ils brisés l'idée du crime. —(Heureusement imaginaire.) —Ne va-t-elle pas enflammer sa perfide imagination? . . . . .
Il faut que je vous parle de mon Aline, ma tête a besoin de se reposer sur la vertu, en venant d'être obligé de concevoir le crime . . . Elle vous embrasse; elle est un peu tourmentée . . . . . . Elle ne sait pourtant rien de votre scène, . . . mais elle apperçoit, comme sa mère, du louche dans tout ceci . . . Consolée de vous voir un instant toutes les semaines, il lui déplaît d'être obligée d'y renoncer; elle vous exhorte néanmoins au même courage qu'elle, et nous vous embrassons toutes les deux.
LETTRE XLVIII.
Léonore à Madame de Blamont.
Rennes, ce 22 janvier.
Je croirais manquer à tout ce que je vous dois mon aimable maman, si je ne vous faisais part de l'heureux commencement de toutes nos démarches. Mon retour en Bretagne a surpris un grand nombre de gens, et en afflige quelques-uns. Une foule de petits cousins obscurs, qui emportait en détail la succession de la comtesse de Kerneuil, trouve très-mauvais que je vienne la déposséder, et ces malheureux campagnards s'en désespèrent d'autant plus amèrement qu'ils ne voient aucun jour à pouvoir soutenir encore leurs ridicules prétentions, rien ne m'amuse autant que le bouleversement de ces petites fortunes dissipées par ma présence, comme l'aquilon renverse ces plantes parasites qu'un jour voit naître et qu'un instant détruit. Vous allez me dire que je suis méchante, que j'ai un mauvais cœur, mais, ces reproches à part, vous m'avouerez pourtant qu'il y a des occasions où le mal qui arrive aux autres est quelquefois bien doux [1]. Ne peut- on pas mettre de ce nombre celui qui nous enrichit?
Le comte de Beaulé nous a envoyé une réponse d'Espagne, qui nous assure une prompte et sûre restitution d'une partie des lingots; et cela, joint au reste, va nous rendre, comme vous le voyez, une des plus riches maisons de Bretagne; mais ce ne sera point en province où nous consommerons cette brillante fortune, nous habiterons la capitale. Le centre des plaisirs est le lieu qui convient aux richesses; et dès qu'on peut satisfaire tous ses desirs, le séjour qu'il faut preférer est celui où l'on les renouvelle plus souvent. Ce projet d'ailleurs, nous rapproche de vous, en faut-il plus pour nous y décider? N'avez-vous pas entrepris ma conversion? Il faut bien que je vous en laisse la gloire . . . Quelle cure! et que je crains de vous y voir échouer, j'appellerai mon cœur au secours de mon esprit, . . . mais tous deux sont dites-vous si mauvais . . . je ne passe pourtant point condamnation sur le premier, et ma sensibilité est toujours bien active quand il est question de vous chérir [2].
Destinée aux rencontres singulières, j'ai trouvé pour directeurs du spectacle de Rennes, monsieur et madame de Bersac; ils m'ont vus dans une partie de ma gloire, et mon petit orgueil en était flatté; cette aventure m'a fait naître une idée sur cette petite Sophie que vous me fîtes voir à Orléans . . . Elle est jolie, mes anciens amis s'offrent à la prendre et à la former si vous le trouvez bon; il me semble que cela lui vaudrait mieux qu'un couvent, et quand on possède une figure comme la sienne, n'est-il pas infiniment plus sage d'être utile aux hommes qu'inutile à Dieu? Si ce projet scandalise pourtant la farouche vertu de ma jolie maman, je lui offre une place chez moi dès que nous serons établis; quand on est jeune, il faut travailler, faire une pension à cela pour prier Dieu et médire au fond d'un couvent, c'est en vérité de l'argent mal employé. Je ne prétends pas refroidir votre compassion, mais si cette petite fille ne veut rien faire, en vérité je l'abandonnerais sans scrupule. Je vous l'ai dit, je ne connais rien de pire que de favoriser la fainéantise; c'est blesser les loix de la société, c'est les enfreindre toutes.
Vous vous déciderez et me donnerez vos ordres; quelqu'ils puissent être, ils m'honoreront, et je me ferai toujours une loi de les suivre. Sainville et moi, nous embrassons tous deux la tendre Aline, et nous vous offrons tous deux nos respects.