Si j'ai fait quelqu'imprudence, daignez me le dire, madame, afin que je la répare de tout mon pouvoir; mais ne m'abandonnez pas je vous conjure, je n'ai que le Ciel et vous pour appui, qu'il me soit permis de les implorer tous deux . . . qu'il me soit permis d'attendre de tous deux un peu de repos après tant de malheurs! J'ose me jetter aux pieds de mademoiselle Aline, et lui présenter mon respect . . . Heureux instans où je pus l'appeler ma sœur, douce illusion, comme vous vous êtes évanouie . . . il y a donc des êtres dans le monde qui ne sont nés que pour l'infortune et la douleur! . . . Que deviendraient-ils si l'espoir consolant d'un Dieu juste ne venait adoucir leur tourment! Mais hélas! ma jeunesse m'effraye, ce qui ferait le charme d'une autre, fait le malheur de la triste Sophie. Combien d'années je puis encore souffrir sur la terre, heureux ceux qui sont près du cercueil . . . qui, après avoir langui sous les fers de la vie, voyent enfin le ciseau de la parque prêt à terminer tous leurs maux! Avec quelle tranquillité n'aperçoivent-ils pas l'instant qui va les réunir à l'être qui les a créé! Contens d'aller le glorifier en paix, . . . heureux de renaître au sein de sa puissance, comme ils doivent se dépouiller avec joie des lambeaux de leur humanité! Et pourquoi fallait-il que je visse le jour! À quoi servai- je au monde? Inconnue, méprisée, à charge à l'univers, . . . était-ce bien la peine de naître? Sont-ce des épreuves, ô mon Dieu! je vous les offre, et ne vous demande pour prix de ma soumission, que de détruire bientôt la malheureuse existence d'une créature qui n'aspire qu'à revoler vers vous pour vous servir et vous adorer.

Pardon, madame, devrais-je vous fatiguer de mes plaintes, hélas! ce sont peut-être les dernières qu'il me sera permis de vous adresser . . . Qui sait ce qu'on me prépare! qui sait ce que je vais devenir! Dieu puissant! faites que ce ne soit pas sur une croix de douleur que la malheureuse Sophie parvienne aux pieds de votre trône [3].

[Footnote 1. Nous prévenons nos lecteurs que la décence nous a contraints à élaguer beaucoup ces détails; peut-être reste-il encore des choses fortes, il est impossible d'affaiblir par trop la teinte des caractères.

(Note de l'éditeur.)]

[Footnote 2. Voyez tome I, page 112 et 113.]

[Footnote 3. Les deux lettres qu'on vient de lire étaient incluses dans la suivante.]

LETTRE L.

Madame de Blamont à Valcour.

Paris, ce premier février.

Je vous envoye deux lettres bien différentes que je viens de recevoir à-la-fois et toutes deux m'affligent dans des sens bien contraires; l'une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les vôtres; la seconde . . . hélas! je n'en parle point, lisez-la. Eh bien! devons-nous douter de la réalité des maux qui s'accumulent sur nos têtes? . . . Comme il est fourbe cet homme, et comme il est cruel! . . . remarquez qu'il la croit sa fille, qu'il n'a pour le désabuser qu'un propos d'elle, dont rien ne peut lui garantir la vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit être naturellement . . . il la croit sa fille, et voilà comme il la traite, . . . et la foudre n'éclate pas sur un tel homme! . . . j'aurais voulu que vous eussiez vu le calme avec lequel il est revenu de cette belle expédition, comme l'habitude de feindre empêchait son front de vaciller, . . . pas un ton faux dans les inflexions de la voix, pas une réponse louche; . . . jamais le crime n'eut autant d'assurance; mêmes caresses, mêmes empressemens près de moi; il a voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la nuit, . . . et moi qui ne savais rien, . . . moi qui ignorais que ces mains criminelles; . . . hélas! je les ai laissées s'approcher de moi, . . . et maintenant j'en frémis d'horreur . . . Pourrais-je soutenir jusqu'au bout le personnage que je me suis imposé . . . Pourrais-je m'empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se tourneront sur les miens? mais que faire, . . . je n'ai pas même la force d'imaginer, . . . comment aurais-je celle d'agir!