Tout existait dans ce discours; et l'éloquence qui entraîne, et la sensibilité qui séduit, et néanmoins il n'a rien fait. Léonore a froidement embrassé sa mère; elle lui a dit plus sèchement encore, qu'elle se ferait toujours un devoir d'adopter ses vertus, et que si elle regrettait de n'être pas destinée à vivre avec elle, c'est parce qu'elle voyait bien que sa conversion ne pouvait être l'ouvrage que d'une mère si aimable . . . Et madame de Blamont, qui a vu que les étincelles ardentes de son cœur n'avaient rien allumé dans celui de sa fille, a saisi le bras d'Aline en pleurant, et toutes deux se sont éloignées.

Oh, mon ami! quelle distance de l'une de ces filles à l'autre! où trouver dans Léonore l'apparence même de ces vertus qui naissent à tout instant du cœur de ton Aline? Il est assurément impossible d'être sœurs et de se ressembler moins. Tu trouveras, peut-être, que les notions que je te donne ici du caractère de cette Léonore, ne s'accordent pas tout-à-fait à ses discours avec la compagne dont elle s'attachait à réfuter les travers. Il ne s'agissait, répond-elle, quand on lui fait cette objection, que d'établir avec cette imprudente amie, des principes relatifs à la continence. Tels étaient presque toujours les sujets de nos discussions; or je ne varie point sur ces principes, mais ils n'exigent pas les autres: ils n'engagent pas à se soumettre à des erreurs. On peut être, en un mot, sage par caractère, par esprit, par tempérament, sans se trouver contrainte à adopter pour cela mille systêmes absurdes qui ne tiennent en rien à cette vertu.

On l'a menée voir Sophie; Aline était avec elle, on lui a raconté l'histoire de cette créature infortunée et si digne d'un meilleur sort; elle a flegmatiquement écouté les événemens de la vie de cette fille, qui s'enchaînent si singulièrement avec son tort, et qui, par cela seul, devaient l'intéresser; mais elle ne lui a parlé tout le temps qu'elles ont été ensemble, qu'avec le ton de la hauteur et de la supériorité. La fortune immense qui l'attend, pouvait la mettre à même d'offrir des secours; elle en eût dû disputer l'honneur à madame de Blamont: . . . elle n'en a pas même conçu l'idée; Sainville a réparé ce dur oubli; son ame infiniment plus sensible, ou sensible d'une tout autre manière, laisse rarement perdre l'occasion d'une bonne œuvre. Peut-être a-t-il la même façon de penser que sa femme sur beaucoup d'objets, mais il n'a sûrement pas son cœur; madame de Blamont a refusé les offres de Sainville; elle a dit que Sophie était toujours sa chère fille, qu'elle ne voulait jamais l'abandonner; et cette malheureuse, toujours intéressante, a dit à ton Aline, en lui pressant les mains avec des flots de larmes, —Oh mademoiselle! c'est donc là votre sœur? . . . Elle est plus heureuse que moi, puisse-t-elle sentir sa félicité!

Quoiqu'il en soit, malgré le peu de contentement que madame de Blamont a retiré de cette découverte, elle est décidée à ne rien refuser à Léonore de tout ce qui pourra l'aider à rentrer dans les biens de madame de Kerneuil; elle la servira, sans doute, elle et ses amis, de tout son pouvoir. Quoiqu'elle y éprouve toujours une sorte de répugnance, née de ce qu'elle croit d'illégitime à ce procédé. Pour Aline, malgré qu'elle sente l'extrême éloignement du caractère de Léonore au sien, elle ne l'en aime cependant pas avec moins de tendresse. Une ame honnête ne trouve jamais dans les défauts de ce qu'elle doit chérir, des raisons d'éteindre ses sentimens; elle pleure en silence et ne se refroidit point.

J'imagine que quand tu recevras cette lettre, tu auras déjà vu celle qui en fait l'objet, et que tu l'auras jugé vraisemblablement comme nous. Adieu, mon cher Valcour, tu as dû être content de moi cet été; il était, je crois, impossible d'entretenir une correspondance plus suivie et plus détaillée; n'en attends plus rien, nous partons pour Paris, et ce ne sera bientôt plus que de vive voix que nous nous entretiendrons ensemble.

[Footnote 1. Le lecteur doit se souvenir que dans ces deux occasions citées, Léonore affiche le déisme.]

[Footnote 2. Il y a, dit Marmontel, un excès dans la sensibilité qui avoisine l'insensibilité, ne serait-ce pas là l'histoire du caractère de Léonore: une foule de délits naissent de ces excès, et ne sont que les résultats très-singuliers de ce dernier période de la sensibilité, les procédés les plus simples et les plus doux les réprimeraient, au lieu de cela on les punit, et ils se propagent. Ô massacreurs, enfermeurs, imbéciles, enfin de tous les règnes et de tous les gouvernemens, quand préférerez-vous la science de connaître l'homme à celle de le clôturer ou de le faire mourir!]

[Footnote 3. Et à des forfaits d'autant plus dangéreux qu'on les divulgue et qu'on les punit, et qu'il vaudrait cent fois mieux les étouffer que de les faire connaître; la publicité des procès de Lavoisin et de Labrinvilliers ont fait commettre cent crimes de la même espèce; il faudrait pour l'intérêt des mœurs qu'il y eut certains crimes que l'on n'osât même jamais soupçonner.]

[Footnote 4. Voyez la note de la page 7.]

LETTRE XL.