ET DERNIÈRE.
Valcour à Déterville.
Ce 17 mai 1779.
Je les ai lus ces funestes écrits, . . . je les ai lus et je respire encore! Le sentiment de mon amour est si vif, que même en perdant celle qui en est l'objet, il m'est impossible de trancher une vie qu'elle anime et qu'elle enflammera jusqu'au dernier moment . . . . . . Je ferai bien plus que mourir, je vivrai Déterville, je me nourrirai des serpens de la vie, . . . je m'abreuverai du fiel qu'ils exhalent. Le sacrifice est plus affreux que si je m'immolais moi-même; celui qui, ne pouvant supporter les fléaux qui le pressent, s'y soustrait en se privant du jour, n'est-il donc pas infiniment plus faible que celui qui consent à vivre dans les maux et dans les tourmens? L'un craint la peine et s'y soumet; l'autre la brave et s'y résigne . . . Non, que je désapprouve, en disant cela, l'affreux parti qu'Aline a pris, elle m'arrache tout ce que j'ai de plus cher, . . . et je ne saurais pourtant la blâmer; . . . mais ma position, différente, me permet le choix des moyens, et j'aime mieux ce qui doit entretenir ma douleur, que ce qui me forcerait à la perdre . . . Une retraite profonde va m'ensevelir à jamais, je me jetterai dans les bras de Dieu, . . . je m'y jetterai, . . . et n'adorerai que mon Aline.
Abandonné dès mon enfance n'ayant vécu que pour souffrir, . . . n'ayant respiré que l'infortune, n'ayant vu luire sur chaque instant de mes malheureux jours que les sinistres feux du flambeau des furies, je devais bien savoir qu'aucune des heures de ma vie ne pouvait s'écouler sans revers, . . . mais je ne croyais pas à celui- là, . . . il n'entrait pas dans mon cœur de pouvoir l'admettre une minute; . . . quel asyle irai-je chercher? Où pourrai-je aller pour la fuir? Quels lieux ne m'offriront pas son image? . . . Je la verrai par-tout; . . . elle me poursuivra dans la retraite, elle s'offrira sous les traits de ce Dieu, au sein duquel j'aurai cru le bonheur . . . Ô mon ami! entr'ouve-moi le tombeau qui l'enferme; . . . ce n'est que là qu'il m'est permis de vivre. Laisse-moi l'aller mouiller chaque jour des larmes amères de mon désespoir . . . . . . Qui sait si cette ame ardente et sensible, uniquement embrâsée du feu de l'amour, ne se rallumera pas à toute la violence du mien. Ouvre-moi son cercueil, te dis-je, que je la ranime ou que je meure . . . . . . Je cesse d'écrire, . . . ma raison s'égare; trop violemment aigri, . . . je deviendrais bientôt ou stupide ou cruel . . . Adieu . . . Aime-moi, . . . oublie-moi, ne cherche jamais sur-tout à savoir où je suis; si malgré tous mes soins, . . . ton amitié découvre ma retraite, je verrai ton souvenir bien plutôt comme une preuve de mépris, que comme des marques d'une tendresse que tu ne dois plus à celui qui abjure, de ce moment-ci, pour jamais, tout ce qui peut lui rappeller un monde où la main féroce du destin ne le plongeât que pour les larmes.
NOTE DE L'ÉDITEUR.
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La correspondance cessant ici, il nous devenait très-difficile de transmettre au lecteur la suite de cette histoire; mais l'extrême envie que nous avons de lui plaire, l'intérêt que nous lui supposons pour les personnages avec lesquels il vient de vivre, les ressources qui nous ont été fournies par monsieur Déterville, nous ont mis à même de donner quelques éclaircissemens dont nous espérons qu'on nous saura gré.
Le deux mai, vers le soir, le corps d'Aline partit mystérieusement du château de Blamont, sous la conduite de Julie, à laquelle le président imposa le plus rigoureux silence. Tout arriva à Vertfeuille le six mai, et Aline fût aussi-tôt placée, suivant ses désirs, dans le même tombeau que sa mère.
Déterville prit Julie dans sa maison, où elle est encore aujourd'hui, près de sa femme, avec cent pistoles d'appointemens et la certitude d'y finir ses jours; mais il ne s'en tint pas à ces légers soins, de plus importans l'animèrent bientôt. Trouvant les crimes du président trop horribles pour rester impunis, dévoré du désir de venger de si tendres amies; dès que ses affaires furent expédiées à Vertfeuille, il fut en poste trouver le comte de Beaulé, où son devoir l'avait retenu malgré lui. Cet officier plein de mérite, et fort en crédit, jura à Déterville de l'aider à tirer vengeance du monstre qui venait de les priver l'un et l'autre de deux femmes qui leur étaient si chères. Ils revinrent aussi-tôt à Paris, leurs premiers soins furent de faire faire les plus exactes perquisitions sur Augustine, complice des noirceurs de monsieur de Blamont. Elle fut trouvée dans une autre terre de ce scélérat, en Champagne, où elle attendait en paix la récompense de ses indignes services. Le comte et monsieur Déterville décidés l'un et l'autre à ne point faire d'esclandre à cause de Léonore, que, d'après les volontés de madame de Blamont, on désirait de faire rentrer dans les biens que lui destinait sa naissance réelle, en renonçant à ceux auxquels elle n'avait aucun droit, se contentèrent de faire interroger secrètement Augustine devant des gens préposés par le ministère; elle avoua tout, et fût à l'instant condamnée à aller finir sa vie dans un couvent de force, où, destinée aux plus vils ouvrages, elle pourra pleurer long-temps les égaremens affreux de sa jeunesse.