Juliette entretint ensuite le baron des honnêtetés du comte de Sancerre.... de tous les soins que son épouse et lui recevaient journellement d'elle, et des démarches infructueuses que le comte avait faites près du duc.
—Sancerre est mon ami depuis l'enfance, reprit le baron; nous avons été élevés tous les deux dans la maison du duc d'Orléans fils de François 1er; nous combattions ensemble à la journée de Saint-Quentin; il a été forcé à ce qu'il a fait vis-à-vis de nous dans la ville de Tours; il le répare par mille procédés nobles. Je reconnais bien là son âme honnête et son cœur vertueux.... peut-être le verrai-je avant ma mort; je le prierai de te servir de père.... de te réunir à ton amant; mais quand je ne serai plus, chère fille, qui sait ce que feront nos tyrans! Proscrite par ta religion, en haine au duc par ta vertu, ô! Juliette, que de malheurs peuvent éclater sur toi!.....
Puis levant les mains vers le ciel......
—Être Suprême, s'écria ce malheureux père, daignez vous contenter de mon supplice; ne permettez pas que cette fille chérie devienne la victime des méchants! son seul crime est de vous servir... de vous adorer comme vous avez désiré de l'être.... comme vous l'avez enseigné par votre sainte loi..... Voudriez-vous, Seigneur, que ses vertus et sa religion, que tout ce qui l'approche le plus de votre sublime essence, devînt la cause de son opprobre, de ses tourments et de sa mort!....
Et l'infortuné Castelnau retombait en larmes dans le sein de sa fille; il la serrait... il la pressait entre ses bras. Craignant peut-être que ce ne fût la dernière fois qu'il lui devînt permis de la voir, son âme paternelle s'exhalait toute entière dans ses sombres caresses; on eût dit qu'il voulait la confondre avec celle de sa fille, afin que quelque chose de lui pût exister encore dans l'objet le plus précieux qui lui restât sur la terre.
—Ô! mon père, dit Juliette, au milieu des sanglots que lui arrachait cette scène de douleur, puis-je consentir à votre supplice? Raunai lui-même peut-il donc le permettre? Ah! croyez-le, mon père, il aimera mille fois mieux renoncer au bonheur de sa vie, que de m'obtenir aux dépends de la vôtre.... Mais quoi! partagerais-je les torts du duc de Guise, si je ne faisais que consentir à devenir son épouse, en le laissant se charger seul des forfaits qui doivent me lier à lui? Au moins vous vivriez, mon père; j'aurais conservé vos jours, je serais l'appui de votre vieillesse, j'en pourrais faire le bonheur.
—Et j'achèterais quelques moments de vie par une multitude de crimes?
—Ce ne seront pas les vôtres.
—N'est-ce pas les partager que d'y donner lieu? Non, ne l'espère pas, ma fille; je ne souffrirai pas qu'Anne d'Est soit immolée pour moi; il faut que l'un des deux périsse; le duc de Guise ne répudiera point sa femme; il ne sera à toi qu'en tranchant les jours de cette vertueuse princesse. Voudrais-tu devenir l'épouse d'un tel homme, d'un barbare qui, non content de ce crime, remplit chaque jour la France de deuil et de larmes?.... Dis, Juliette, dis, pourrais-tu goûter un instant de tranquillité dans les bras d'un tel monstre?..... Et cette vie, qui t'aurait coûté si cher.... ô! mon enfant, crois-tu que j'en pourrais jouir moi-même?.. Non, ma fille; c'est à moi de mourir, mon heure est venue; il faut qu'elle s'accomplisse. Et que sont quelques instants de plus ou de moins? N'est-ce pas un supplice que la vie, quand on ne voit autour de soi que des horreurs et des crimes? Il est temps d'aller chercher dans les bras de Dieu la paix et la tranquillité que les hommes m'ont refusée sur la terre...
Ne pleure pas, Juliette, ne pleure pas; je ne suis pas plus malheureux que le navigateur qui, après des périls sans nombre, touche, à la fin, au port qu'il a tant désiré....