Arrivés au bord de la rivière, elle a bien voulu se confier à mes soins. Nos sommes d'étranges créatures! A peine Adèle a-t-elle été dans cette petite barque, au milieu de l'eau, seule avec moi, que j'ai éprouvé une émotion inexprimable; elle-même s'abandonnait à une douce rêverie. Comment rendre ces impressions vagues et délicieuses, où l'on est assez heureux parce qu'on se voit, parce qu'on est ensemble! Alors un mot, le son même de la voix viendrait vous troubler…. Nous ne nous parlions pas; mais je la regardais et j'étais satisfait! Il n'y avait plus dans l'univers que le ciel, Adèle et moi! Et j'avais oublié l'une et l'autre rive… Ah! que nous devenons enfans dès que nous aimons! Combien de grands plaisirs et de grandes peines naissent des plus petits événemens de la vie! Je la promenai ainsi quelque temps sur cette eau paisible; mais il fallut arriver: dès qu'elle fut descendue dans son île, sa gaieté revint, et son sourire me rendit ma raison. Je rattachai le bateau et nous entrâmes dans les jardins. Les ouvriers n'y étaient pas encore; il n'y avait pas le plus léger bruit. Après quelques momens de silence, nous avons parlé pour la première fois du jour où je l'avais rencontrée aux Champs-Elysées: c'est en même temps que nous avons osé tous deux nous le rappeler. Je l'ai priée de m'apprendre tout ce qui l'avait intéressée avant que je la connusse. Elle s'est assise sur le gazon, m'a permis de me placer auprès d'elle, et m'a raconté les détails de son enfance, le moment où elle est entrée au couvent, l'oubli, l'indifférence de sa mère, qu'elle tâchait d'excuser, les soins, la tendresse des religieuses; enfin, sa première entrevue avec monsieur de Sénange, et les visites qu'il lui faisait ensuite. Quand elle ne parlait que d'elle, son récit était court, elle ne disait qu'un mot; mais lorsque ses compagnes entraient pour quelque chose dans ses souvenirs, elle n'oubliait pas la moindre particularité. Les plaisirs de l'enfance sont si vrais, si vifs, que les plus petites circonstances intéressent.

Je veux, mon cher Henri, vous faire aimer une scène d'un parloir de couvent. — "A la seconde visite de monsieur de Sénange, j'étais, m'a dit Adèle, à la fenêtre de la supérieure, lorsque nous le vîmes entrer dans la cour. On retira de son carrosse une quantité énorme de paniers remplis de fruits, de gâteaux et de fleurs: mes compagnes faisaient des cris de joie, à la vue de tant de bonnes choses. J'allai au parloir de la supérieure; mais j'y arrivai long-temps avant qu'il eût pu monter l'escalier: je le reçus de mon mieux. On posa tous ces paniers sur une table près de la grille; et je demandai à monsieur de Sénange la permission d'aller chercher mes jeunes amies qui, étant à goûter, prendraient chacune ce qu'elles aimeraient davantage. La supérieure le permit, et je courus les appeler. Elles vinrent toutes, et après avoir fait une révérence bien profonde, bien sérieuse, un peu gauche, elles s'approchèrent de lui; mais la vue des paniers fit bientôt disparaître cet air cérémonieux. Comme il était impossible de les faire entrer par la grille, chacune d'elles passait sa main à travers les barreaux, et prenait, comme elle pouvait, les fruits dont elle avait envie. Nous mangeâmes notre goûter avec une gaieté qui amusa beaucoup monsieur de Sénange. Il resta fort long-temps avec nous; et, quand il s'en alla, nous le priâmes toutes de revenir le plutôt possible. Il nous demanda, en souriant, ce qui nous plairait le plus, qu'il vînt sans le goûter, ou le goûter sans lui? Ces demoiselles reprirent leur air poli pour l'assurer qu'elles aimaient bien mieux le revoir. — Et vous, Adèle? me dit-il. Moi, répondis-je gaiement, je regretterais beaucoup l'absent, quel qu'il fût. — Ma franchise le fit rire; il promit de revenir bientôt, et de ne rien séparer.

"Pendant huit jours nous ne parlâmes que de lui. Toutes les pensionnaires auraient voulu l'avoir pour leur père, leur oncle, leur cousin, mais, s'il faut être vraie, aucune ne pensait qu'on pût l'épouser. Nous nous étions accoutumées bien vite à le regarder comme un ancien ami. Sûrement il me préférait à toutes; car un jour il me demanda si je serais bien aise d'être sa femme? Je l'assurai que oui, mais sans y faire grande attention. Peu de jours après, ma mère écrivit à la supérieure qu'elle allait me prendre chez elle. Nous étions à la récréation, lorsqu'on vint m'annoncer cette triste nouvelle. Ce fut véritablement un malheur général: mes compagnes quittèrent leurs jeux, m'entourèrent, et nous pleurâmes toutes ensemble.

"Le lendemain une vieille femme de chambre de ma mère vint me chercher. Mes regrets étaient si vifs que, quoique ce fût la première fois que je sortisse du couvent, rien ne me frappa. J'étais étouffée par mes sanglots, le visage caché dans mon mouchoir. Je ne sais pas encore quel accident fit renverser notre voiture, car je ne me souviens que du moment où vous vîntes nous secourir. Je n'ai pas oublié l'intérêt que vous le témoignâtes; et le jour où je vous aperçus à l'opéra, j'éprouvai un plaisir sensible. Quelque chose eût manqué au reste de ma vie, si je ne vous avais jamais retrouvé.

"A peine étais-je dans la chambre de ma mère, qu'elle me dit sèchement de m'asseoir près d'elle et de l'écouter. Je lui trouvai un air sévère qui me fit trembler; il était impossible que la chose qu'elle avait à m'annoncer ne me parût pas douce en comparaison de mes craintes: aussi, lorsqu'elle m'apprit qu'il ne s'agissait que d'épouser monsieur de Sénange, y consentis-je avec joie. Après avoir obtenu cet aveu, elle voulut bien me renvoyer au couvent, où je devais rester jusqu'au jour de la célébration.

"En rentrant dans la maison, je fis part à la supérieure de mon prochain mariage. Elle me regarda avec des yeux où la pitié était peinte: sa compassion m'effraya; et sans savoir pourquoi, je m'affligeai dès qu'elle parut me plaindre. Ensuite, j'allai dire à mes compagnes que je devais épouser monsieur de Sénange: elles l'apprirent avec une surprise mêlée de tristesse. Bientôt je partageai cette impression que je leur voyais; j'étais inquiète, incertaine: et, dans ce moment, on m'aurait rendu un grand service si l'on m'eût assurée que j'étais fort heureuse, ou très à plaindre. Cependant, peu à peu, réfléchissant sur les vertus de cet excellent homme, mes amies cessèrent de craindre pour mon avenir.

"Le jour suivant, il m'écrivit une lettre si touchante, dans laquelle il paraissait désirer mon bonheur avec un sentiment si vrai, que je sentis renaître toute ma confiance. Je me rappelle encore, avec plaisir, la complaisance qu'il eut pour moi, lorsque nos deux familles étaient réunies pour lire mon contrat de mariage. Pendant cette lecture, qui était une affaire si importante, vous serez peut-être étonné d'apprendre que je ne songeais qu'au moyen de faire signer à la supérieure et à mes compagnes l'acte qui disposait de moi. N'osant pas en parler à ma mère, je le demandai tout bas à monsieur de Sénange; et il le proposa, le voulut, comme si c'était lui qui en eût eu la pensée. La supérieure vint donc avec les pensionnaires; elles signèrent toutes, en faisant des voeux sincères qui ont été exaucés.

"Lorsque les notaires eurent emporté cet acte, qui m'était devenu précieux par les noms de tout ce que j'avais l'habitude d'aimer, je vis entrer quatre valets de chambre de monsieur de Sénange, portant des corbeilles magnifiques, remplies de présens de noces. Les fleurs, les parures, enchantèrent mes compagnes; les plus beaux bijoux m'étaient offerts: ma mère m'en apprenait la valeur, et se chargeait de mes remercîmens. La troisième corbeille renfermait les diamans, qu'on admira beaucoup, et dont la mère me para aussitôt: mais ce qui étonna davantage, fut une paire de bracelets de perles de la plus grande beauté; ce sont les bracelets, me dit-elle en riant, que je portais le jour où je vous vis à l'Opéra. Mes compagnes furent charmées de me voir si brillante. La quatrième corbeille était pleine de jolies bagatelles; c'étaient des présens pour chacune d'elles, car monsieur de Sénange n'oubliait rien.

"Mon frère proposa d'en faire une loterie pour le lendemain: cette idée fut adoptée avec joie, et nous nous séparâmes fort contens les uns des autres. La loterie fut tirée, et le hasard, que je dirigeai, donna à chacune de mes compagnes ce qu'elle aurait choisi. J'obtins la permission d'être mariée dans l'église de mon couvent. A très-peu de différence près, toutes mes journées se passèrent ensuite comme celles dont vous avez été témoin. Depuis votre arrivée, il y a un intérêt de plus; et il est vif, je vous assure, car je serais fort étonnée si, après moi, vous n'étiez pas ce que monsieur de Sénange aime le mieux."

Elle a terminé son récit par ces mots, auxquels j'aurais bien voulu changer quelque chose. — Un jardinier nous a appris qu'il était onze heures. Nous avons couru au bateau: Adèle était inquiète de s'être oubliée si long-temps, et ne savait pas trop comment excuser une pareille étourderie, car monsieur de Sénange déjeune toujours à dix heures précises.