Paris, ce 6 novembre.

J'avais bien pressenti, Henri, que la mort de monsieur de Sénange serait le commencement de mes véritables peines; cependant, je devais croire qu'Adèle étant libre, rien ne pouvait plus troubler mon bonheur.

Hier matin elle me fit dire de passer chez elle tout de suite: j'y courus aussitôt; je lui trouvai un air embarrassé qui me surprit et m'inquiéta. Elle m'avait envoyé chercher pour me parler, disait-elle, et elle n'osait me rien dire. — Elle me regardait attentivement, ouvrait la bouche…. se taisait… me tendait ses mains à travers la grille….. hésitait…. allait enfin parler, et s'arrêtait encore.

Je ne savais que penser de tant d'émotion. Plus elle paraissait agitée, plus je désirais d'en connaître le motif; mais, ou elle se taisait, ou elle ne retrouvait d'expressions que pour dire qu'elle m'aimait, et m'aimerait toujours!…. Elle le répétait avec une ardeur qui m'effrayait: toujours! toujours!….. disait-elle vivement. — Je n'en doute pas, lui répondis-je. — Ces seuls mots lui rendirent son embarras, son silence: ses yeux même se remplirent de larmes……. Je ne pouvais plus supporter cette incertitude; mais je la suppliais vainement de s'expliquer. Ses promesses d'amour avaient un ton si solennel, que je la regardais quelquefois pour m'assurer si elle était bien devant mes yeux, car ses protestations si répétées annonçaient quelque chose de sinistre: elles avaient l'accent d'un adieu….. Son trouble m'avait gagné au point que, ne sachant qu'imaginer, je lui demandai, avec effroi, si elle se portait bien? Elle répondit qu'oui, et je respirai un moment, comme si je n'eusse plus de chagrins à redouter….. Malheureux que je suis!…..

Cependant, mon inquiétude devenait un supplice. Adèle fit un effort sur elle-même pour m'apprendre que sa mère était venue la veille, et l'avait traitée avec une bonté mêlée de confiance et de plaisanterie, qui lui avait presque fait oublier cette distance respectueuse dans laquelle elle l'avait toujours tenue. — Hé bien! m'écriai-je, fatigué de toutes ces distinctions? "Hé bien! reprit-elle, ma mère voulut savoir si vous resteriez long-temps ici. Comme je ne répondais pas, elle a demandé en riant si j'avais la folle idée de vous épouser? Je n'ai encore rien dit, et elle a ajouté que ce ne serait jamais de son consentement; que votre caractère ferait le tourment de ma vie. Elle a peint avec vivacité le malheur de se trouver en pays étranger sans amis, sans parens, et n'ayant ni consolation ni soutien." — Tout ce que j'avais de force en moi était employé à me contraindre; car, dès que je laissais échapper ma colère, Adèle retombait dans le silence, et j'étais obligé de solliciter long-temps les explications qui allaient me désoler. Enfin elle m'apprit, "que sa mère lui avait avoué que depuis long-temps elle la destinait à un jeune homme qui réunissait tous les avantages de la naissance, de la fortune et des talens…" — "Quel est son nom?" lui dis-je avec un emportement dont je n'étais plus maître. Elle me répondit qu'elle l'avait demandé. — Demandé! comment trouvez-vous cette prévoyance? Sans doute pour se décider ensuite…. Et qui croyez-vous que ce soit? — Monsieur de Mortagne? — Oui, c'est lui. — Elle le nomma; je l'avais trop deviné! — Monsieur de Mortagne, repris-je transporté d'indignation. "Mon seul ami, calmez-vous, me dit-elle; sans cela, il me serait impossible de vous parler." — Elle me répétait qu'elle m'aimait, avec une affection que je ne lui avais jamais vue; mais toutes ses assurances n'arrivaient plus à mon coeur. J'étais appuyé sur la grille sans pouvoir dire un mot, ni même la regarder: un poids insupportable m'accablait; elle parlait et je ne l'entendais pas. — Effrayée elle se leva, et m'appela comme si j'eusse été loin d'elle. Le son de sa voix me cause une douleur aiguë que je ressens encore. Parlez tout bas, lui dis-je, parlez tout doucement. — Alors, il faut lui rendre justice…… alors elle fit tout au monde pour m'adoucir. Se rapprochant de moi, comme si elle eût été près d'un malade affaibli par de longues souffrances, elle m'appelait à voix basse, me donnait les noms les plus tendres, les titres les plus chers.. Mon coeur l'entendait; et peu à peu ce grand orage s'apaisait, lorsque, malheureusement, elle prononça le mot de mari: à ce mot je ne me possédai plus. Le mariage pour monsieur de Mortagne n'est qu'une affaire. Il ne se donne pas la peine d'aimer; c'est sa fortune qu'il épouse, son rang qu'il lui offre.

Au lieu d'écouter les douces plaintes d'Adèle, je me laissai aller à toute ma fureur; je l'accusai de perfidie, de vanité. Ses larmes firent cesser tout-à-coup mon emportement; elle tombaient en abondance, et semblaient adoucir ma blessure…. Dès que je parus plus tranquille, elle pressa mes mains de nouveau, et les porta à ses yeux, comme si elle eût voulu me cacher ses pleurs: mais elle s'arrêta; et je vis bien qu'elle avait encore quelque chose à m'apprendre…… Alors, je l'avoue, Henri, surpris qu'il lui restât une nouvelle peine à me faire, je me mis à marcher dans la chambre en lui criant de se hâter, et de tout dire. — "Ma mère, reprit-elle, me vanta long-temps les avantages de ce mariage, mais je l'ai refusé." Ah! ce mot me rendit mon amour et ma soumission; je revins près d'elle, je promis de ne plus l'affliger, de modérer la violence de mon caractère…. La cruelle, abusant bientôt de mes remords, de ma douceur, s'empressa d'ajouter que sa mère n'avait paru ni étonnée, ni fâchée de son refus, et lui avait seulement demandé de voir monsieur de Mortagne comme un parent à qui elle devait des égards…. "Ma mère, continua-t-elle, m'a dit que je croyais vous aimer, et qu'elle ne le pensait pas; que je croyais ne jamais aimer monsieur de Mortagne, et qu'elle était persuadée du contraire. Ne disputons pas sur ce point, m'a-t-elle dit en riant: voyez-les également tous deux; passez l'année de votre deuil à comparer, à réfléchir; et au bout de ce temps, celui que vous préférerez aura mon consentement. Ce projet m'était odieux; mais tremblant de la fâcher, craignant de vous déplaire, j'ai seulement osé lui demander un jour pour me décider: voyez, dictez ma réponse."

Que pouvais-je dire? C'était moi alors qui gardais le silence: il m'était impossible de donner ou de refuser mon aveu à un pareil arrangement…. Cependant, la terreur que sa mère lui inspire est si vive, elle me répéta tant de fois qu'elle m'aimait, que moi, faible créature, je fermai les yeux, et m'en rapportai à elle…. Le croirez-vous? Au lieu de s'effrayer des chagrins qu'elle allait me causer, de se trouver plus à plaindre que moi, elle a paru bien aise; et saisissant aussitôt une permission que je n'avais pas même prononcée, elle m'a remercié…. ou, remercié!…. l'ingrate!…. J'avais été si cruellement agité, que le son de sa voix, son silence, ses paroles, tout me blessait; et cependant je ne pouvais m'éloigner d'elle. J'étais là, sans dire un mot; mes pensées, mes souffrances même avaient encore une sorte de vague que je craignais de fixer. Il me semblait que, tant que je me tiendrais près d'elle, on ne pourrait pas me l'enlever; mais que si une fois je m'en allais, tout serait fini pour moi…. Pourtant, il fallut bien la quitter; et je partis, déjà tourmenté de toutes les horreurs de la jalousie.

LETTRE XLIX.

Paris, ce 25 novembre.

Je ne vous ai pas écrit depuis quelques jours, mon cher Henri, parce que je suis trop mécontent de moi-même. Mes résolutions varient presque aussi rapidement que mes pensées se succèdent; je ne me reconnais plus.