Lorsque j'entrai chez elle, je remarquai que monsieur de Mortagne regarda plusieurs fois ses soeurs, d'un air d'intelligence. Mon humeur augmenta, mes soupçons se renouvelèrent. Adèle aussi me demanda de mes nouvelles, d'une voix qui me semblait plus assurée qu'à l'ordinaire; et lui-même s'avisa de m'adresser plusieurs fois la parole. Je crus voir régner entre eux une aisance, une facilité de conversation qui me confondaient… Elle se fit apporter un dessin qu'elle venait de finir; il le loua avec tant d'exagération, qu'elle rejeta ses éloges, mais si faiblement, qu'on sentait bien que la flatterie ne lui déplaisait pas…. D'ailleurs pourquoi lui faire connaître ses talens, si elle ne désire pas lui plaire?… Non, Henri, non, je ne souffrirai pas qu'elle le revoie… Cette affectation de ne le recevoir que devant moi, n'est qu'une ruse de femme; j'entends ce qu'elle dit, mais sais-je ce qu'elle pense?….

Pour achever de me tourmenter, sa mère arriva peu de temps après moi, et dit à sa fille qu'elle avait à lui parler: je me levai pour les laisser libres. Monsieur de Mortagne fit aussi un mouvement pour s'en aller, mais madame de Joyeuse lui dit de s'arrêter…. Indigné, j'allais me rasseoir, peut-être même faire une scène ridicule, lorsqu'Adèle, plus pâle que la mort, me dit adieu, et me pria de revenir aujourd'hui…. Sa terreur me fit pitié; je reviendrai, oui je reviendrai, et certes je ne me laisserai pas jouer plus long-temps…. Elle ne le reverra jamais!…. Que peut lui faire la colère de sa mère? elle n'en dépend plus…. Si je dois l'épouser un jour, mon opinion, mon estime seules doivent la diriger. Je lui proposerai d'aller à Neuilly; d'y passer tout le temps de son deuil; si elle me refuse, c'est qu'elle ne m'aura jamais aimé…. Mais aussi si elle y consent!…. Insensé!…. si elle y consent! souffriras-tu qu'elle manque à des convenances que les femmes doivent toujours respecter? Ah! je ne serai jamais heureux, ni avec elle, ni sans elle!…

LETTRE L.

Neuilly, ce 22 janvier.

Je la revis hier, et, comme à l'ordinaire, elle voulut essayer de me toucher par sa douceur, de me séduire par ses larmes; mais je m'étais armé de courage, et je sus leur résister. J'exigeai qu'elle ne revît jamais monsieur de Mortagne. "Adèle, lui dis-je, ma chère Adèle, n'écoutez plus de vaines frayeurs, une fausse timidité. Consentez à déclarer à votre mère les sentimens qui nous unissent. — Je n'oserai jamais. — Adèle, je vous aime de toutes les forces de mon ame; je vous aime plus que moi-même, plus que la vie; mais je ne puis souffrir ce partage d'intérêt. Ma jalousie vous offense, me dégrade, et cependant je ne saurais m'empêcher d'être inquiet." — Alors nous entendîmes le bruit d'une voiture; car depuis que madame de Joyeuse veut sacrifier sa fille une seconde fois, elle l'obsède sans cesse; et le matin, l'après dînée, le soir, quelle que soit l'heure où j'arrive, elle accourt toujours sur mes pas. "Voilà votre mère, m'écriai-je; ce moment est peut-être le dernier. Prononcez que vous ne reverrez jamais monsieur de Mortagne, ou dites-moi de vous fuir sans retour." — "Ma mère me fait trembler." Je n'en entendis pas davantage, et la quittai sans savoir ce que je faisais.

Décidé à me guérir d'un amour si faiblement partagé, je courus à mon hôtel garni demander des chevaux pour retourner en Angleterre. John voulut vainement représenter, demander quelques heures: "Pas une minute, lui dis-je; laissez tout ce que je ne puis emporter, et marchons." — Cependant je n'avais pas fait deux lieues, que l'envie de savoir ce que deviendrait Adèle me tourmenta. D'ailleurs, je voulais bien l'abandonner; mais, certes je ne consentais pas à la céder à monsieur de Mortagne, et j'étais déterminé à lui arracher la vie plutôt que de la lui voir épouser. Dans cette agitation je revins à Neuilly. Cette maison m'appartient; ainsi j'en puis disposer.

Lorsque je fus arrivé, je fis venir les gens de monsieur de Sénange que j'ai tous gardés. "Des raisons particulières, leur dis-je, font que je ne veux point qu'on sache mon séjour ici; s'il vient à être connu, je ne pourrai en accuser que vous, et je vous chasserai tous." — Alors ils se regardèrent les uns les autres, comme suspectant chacun leur fidélité. — "Mais si je parviens à être ignoré, je vous récompenserai tous." Ils se regardèrent de nouveau, en se faisant par signes de mutuelles recommandations, et quand ils sortirent, j'entendis qu'ils se promettaient d'être discrets; ainsi j'espère qu'ils le seront.

J'ai senti une sorte d'effroi, en revoyant ce lieu où j'ai éprouvé des émotions si vives, des peines si cruelles!

Je ne suis encore entré que dans l'appartement que j'occupais. Je redoute de voir celui de monsieur de Sénange, la chambre d'Adèle; je le crains d'autant plus, que j'avais ordonné qu'on ne déplaçât aucun meuble, que chaque chose restât comme elle était lorsqu'ils occupaient cette maison. Les habitudes de monsieur de Sénange seront conservées, ses goûts respectés. Il faut garder bien peu de mémoire des morts pour déranger sans scrupule les objets auxquels ils tenaient. On ne sait pas soi-même ce qu'on perd de petits souvenirs, d'impressions douces, combien on affaiblit ses regrets, en faisant le moindre changement dans les lieux qu'ils ont habités!

Adieu, je ne fermerai point cette lettre, et je vous écrirai sans ordre, sans suite, un journal de mes projets, de mes inquiétudes, ce que j'apprendrai d'Adèle, enfin ma vie: trop heureux si je puis un jour retrouver mon indifférence!