A deux heures.
Je viens d'ordonner à John de prendre un cheval à la poste, et d'aller descendre à Paris, dans l'hôtel garni que j'occupais, comme s'il revenait pour chercher quelque chose qu'il avait oublié; mais mon dessein était qu'il s'informât adroitement si Adèle avait envoyé chez moi, et qu'il sût de ses nouvelles. En attendant le retour de John, je vais promener ma tristesse dans la campagne. Le temps est beau, quoiqu'au milieu des rigueurs de l'hiver. Une visite à la famille de Françoise sera sûrement bien reçue; et peut-être leurs visages satisfaits me rendront-ils plus tranquille.
Paris, 10 heures du soir.
En revenant de chez Françoise, je suis entré dans la cour, et j'ai vu sur le sable les traces d'un carrosse. Les sillons me prouvaient qu'on n'était pas entré dans la maison, mais que la voiture s'était arrêtée à la grille du jardin, et de là avait gagné la cour des écuries…. Henri! moquez-vous encore de l'amour! Malgré l'invraisemblance d'une pareille visite, mon coeur, mes yeux même, me disaient que cette voiture appartenait à Adèle. Je suis entré avec précipitation dans le jardin, et je l'ai aperçue suivie de deux de ses femmes, qui prenaient le chemin de l'île. J'ai couru la joindre. Elle ne m'attendait pas. En me voyant, elle a jeté un cri; une pâleur mortelle a couvert son visage; et cependant avec quelle joie elle m'a dit: "Je craignais que vous ne fussiez parti pour l'Angleterre." J'ai pris ses mains, et les pressant contre mon coeur: "Adèle, lui ai-je répondu, qu'avez-vous décidé?[">[ — "Rien: je me désespérais de votre départ; je vous croyais absent, et je venais ici pleurer monsieur de Sénange, pleurer sur vous, sur moi-même." — "Aurez-vous du courage." — "Je n'en trouve pas contre ma mère! Ne me rendez pas malheureuse; ayez pitié de ma faiblesse." Elle paraissait si accablée, que je l'ai prise vivement dans mes bras pour la soutenir. A l'instant je me suis senti arrêter par une main étrangère; et, me retournant, j'ai vu madame de Joyeuse, transportée de fureur. Elle avait été au couvent, y avait appris qu'Adèle venait de partir pour Neuilly, et l'avait immédiatement suivie. — "Vous! implorant lord Sydenham!" s'est-elle écriée. — Adèle est tombée à genoux devant sa mère; et, avec une voix qu'on entendait à peine: — "Ma mère, lui a-t-elle dit, je l'aime. Il vous respectera aussi, n'en doutez pas. Je vous ai obéi une fois sans résistance; récompensez-moi aujourd'hui en faisant mon bonheur."
Madame de Joyeuse a déclaré qu'elle ne consentirait jamais à ce mariage, a réprimandé durement sa fille, et a cherché à m'insulter, en disant que je n'ambitionnais que l'immense fortune d'Adèle. — Sa fortune! lui ai-je dit avec mépris, je la refuse; gardez-la pour ses frères. Je ne veux de votre fille qu'elle-même. A ces mots, j'ai vu sur son visage un mélange d'étonnement et de doute. "Vous l'entendez, a dit Adèle; que n'y avons-nous pensé plutôt! Oui, ma mère, mon jeune frère n'est pas riche; donnez-lui tout mon bien, et rendez heureux vos enfans." — "Oui, ai-je répété, tous vos enfans;" car, soit par cette confiance que donne la générosité, soit par un effet de l'amour, je ne me trouvais point humilié de descendre envers elle jusqu'à la prière; je suis aussi tombé à ses pieds. Elle a cessé de résister, de traiter de folie le désintéressement de sa fille. Elle a même prétendu être obligée de la défendre contre une passion insensée: mais j'ai su détruire des scrupules qui ne demandaient peut-être qu'à être vaincus; et j'ai promis d'assurer à Adèle au-delà du sacrifice qu'elle me faisait. Enfin mes instances, mon dévouement, les caresses de sa fille ont achevé de l'entraîner, et elle m'a appelé son fils, en embrassant Adèle.
Ce n'est pas tout, Henri: madame de Joyeuse, peut-être pour se sauver un peu de mauvaise honte; car elle a dit bien du mal de moi, a bien souvent protesté que je ne serais jamais son gendre; madame de Joyeuse a décidé que notre mariage aurait lieu aussitôt après l'arrivée de ses fils, qu'elle fait voyager dans les différentes cours de l'Europe. Elle va leur écrire pour presser leur retour.
P.S. Je joins ici la copie d'une lettre qu'Adèle avait envoyée chez moi, et que John m'a rapportée. Que j'étais injuste! et combien d'amers repentirs eussent été la suite de mon caractère jaloux et emporté! Oh! je ne mérite pas mon bonheur; mais puissé-je le justifier par la conduite du reste de ma vie!
"Mon ami, mon seul ami, vous avez pu me fuir, ne pas me répondre lorsque je vous appelais. Je me suis précipitée à la fenêtre du parloir; mais vous n'avez pas tourné la tête. C'est la première fois que vous partez, sans m'y chercher encore pour me dire un dernier adieu. Si vous m'aviez regardée, vous m'auriez vue au désespoir. Mon seul ami! sûrement vous ne doutez pas de votre Adèle. Je vous appartiens par le voeu de mon coeur, par l'ordre de monsieur de Sénange. Pourquoi n'avoir pas pitié de ma faiblesse? Ne suffit-il pas que la présence de monsieur de Mortagne vous inquiète, pour qu'elle me soit odieuse? Cependant j'avoue, que pour satisfaire ma mère, j'aurais voulu le recevoir jusqu'à l'époque qu'elle a fixée. Mais si ce sacrifice vous est trop pénible, dictez ma conduite. Je n'ai pas besoin d'être à vous pour respecter votre inquiétude; songez seulement, avant de rien exiger, que mon attachement pour vous ne saurait être douteux, et que ma timidité est extrême."
A cette lettre était joint le portrait d'Adèle, et sur le papier qui le renfermait elle avait écrit: "Puisse-t-il vous ramener!"