Presque aussi ému qu'elles-mêmes, je m'en étais rapproché; j'avais repris leurs mains, je les plaignais, j'essayais de leur donner du courage, lorsque cette espèce de gouvernante, qui, je crois, nous avait écoutés, rentra et dit en me voyant si attendri, si près d'elles: "Comment donc, Monsieur! Mademoiselle doit être fort sensible à votre intérêt! Je doute cependant que madame la Comtesse fût satisfaite de voir Mademoiselle faire si facilement de nouvelles connaissances." — Je me rappelai que sa mère l'avait toujours tenue loin d'elle, qu'elles étaient parfaitement étrangères l'une à l'autre; et je repartis avec mépris: "C'est une facilité dont madame sa mère jouira bientôt; elle sera, je crois, fort utile à toutes deux. — Je n'entends pas ce que Monsieur veut dire. — Eh bien! lui répondis-je, vous pourrez en demander l'explication à madame la Comtesse. — Je n'y manquerai pas," dit-elle en ricanant; et, charmée de montrer son autorité, elle ajouta avec aigreur: "Mademoiselle, la voiture est prête; je vous conseille d'essuyer vos yeux, afin que madame votre mère ne voie pas la peine avec laquelle vous retournez vers elle." Nous nous levâmes sans lui répondre, et nous la suivîmes dans un silence que personne n'avait envie de rompre.
Avant de monter en voiture, Adèle me salua avec un air de reconnaissance et de sensibilité que rien ne peut exprimer. Sa vieille amie me remercia de mes soins, de l'intérêt que je leur avais témoigné. Je lui demandai la permission d'aller savoir de leurs nouvelles: elle me l'accorda, en disant: "Je pensais avec peine que peut-être nous ne nous reverrions plus." — Concevez-vous, Henri, que cette petite aventure si simple, qui vous paraîtra si insignifiante, m'ait laissé un sentiment de tristesse qui me domine encore?
Que pensez-vous d'une mère qui peut ainsi négliger son enfant? oublier le plus sacré des devoirs, le premier de tous les plaisirs? — Ah! pauvre Adèle, pauvre Adèle!…. En la voyant quitter sa retraite pour entrer dans un monde qu'elle ne connaît pas; en voyant sa douleur, je sentais cette sorte de pitié que nous inspire le premier cri d'une enfant. Hélas! le premier son de sa voix est une plainte; sa première impression est de la souffrance! Que trouvera-t-il dans la vie?
Je faisais des voeux pour le bonheur d'Adèle, et je me disais avec mélancolie combien il était incertain qu'elle en connût jamais. Malgré moi, je regardais ses larmes comme de tristes pressentimens; et je me reproche de l'avoir laissée sans lui dire, au moins, que je ne l'oublierais pas, et qu'elle comptât sur moi, si jamais elle avait besoin d'un ami zélé ou compatissant. Mais, adieu, mon cher Henri, je pars, et je pense avec plaisir que j'ai beaucoup de chemin à faire, bien du temps à être seul. Il est pourtant assez ridicule de faire courir des gens, des chevaux, pour arriver dans une maison dont je voudrais déjà être parti.
LETTRE II.
Au château de Verneuil, ce 16 mai.
Me voilà arrivé, mon cher Henri, l'esprit toujours occupé de cette sensible Adèle; j'y ai beaucoup réfléchi. Certes, si j'eusse pu deviner qu'il existait parmi nous une jeune fille soustraite au monde depuis sa naissance, unissant à l'éducation la plus soignée, l'ignorance et la franchise d'une sauvage, avec quel empressement je l'eusse recherchée! que de soins pour lui plaire! quel bonheur d'en être aimé! Je ne lui aurais demandé que d'être heureuse et de me le dire. Quel plaisir de la guider, de lui montrer le monde peu à peu et comme par tableaux, de lui donner ses idées, ses goûts, de la former pour soi! Avec quelle satisfaction je l'eusse fait sortir de sa retraite, pour lui offrir à la fois toutes les jouissances, tous les plaisirs, tous les intérêts! Dans sa simplicité, peut-être aurait-elle cru que mes défauts appartenaient à tous les hommes; tandis que son jeune coeur n'aurait attribué qu'à moi seul les biens dont elle jouissait…. Mais il est trop tard, beaucoup trop tard; ces huit jours passés dans le monde, ces huit jours la rendront semblable à toutes les femmes: n'y pensons plus; n'en parlons jamais.
Avec le goût que je vous connais pour les portraits et pour le bruit, vous seriez fort content ici. Quand j'y suis arrivé, madame de Verneuil et sa société avaient l'air de m'attendre, de me désirer; et quoique j'entendisse plusieurs personnes demander mon nom, toutes avaient un air de connaissance et même d'amitié qui vous aurait charmé. Lord D…. a parlé de ma fortune, dont je ne savais pas jouir; de ma jeunesse, dont je n'usais pas; de ma raison, qui ne m'a jamais fait faire que des folies: enfin, il a fait de moi un portrait tout nouveau et si ridicule, qu'il paraissait divertir beaucoup madame de Verneuil. Cette jeune femme riait, questionnait, plaisantait, comme si je n'eusse pas été dans la chambre. Je désirais tant d'être distrait, que pour la première fois j'enviai cette disposition à s'amuser; et souhaitant qu'elle me communiquât sa gaieté, je ne m'occupai que d'elle. Véritablement, pendant une heure, je n'eus d'idées que celles qu'elle me donnait. Lui demandais-je un nom? elle me peignait la personne. Elle a un tel besoin de rire et de se moquer, qu'elle n'aime et ne remarque que les choses ridicules; c'est un jeune chat qui égratigne, mais qui joue toujours. Comme elle n'a jamais la prétention d'occuper tout un cercle, qu'elle ne cherche même pas à attirer l'attention, elle parle toujours bas à la personne qui est près d'elle; ce qui donne à sa malignité un air de confiance qui fait qu'on la lui pardonne.
Elle m'a fait connaître cette société, comme si j'y eusse passé ma vie. "Voyez, me disait-elle, ces deux personnes qui disputent avec tant d'aigreur: ce sont deux hommes de lettres. Leur présence constitue beaux esprits les maîtres d'une maison. L'un, plein d'orgueil, entendra volontiers du bien des autres, parce que l'opinion qu'il a de sa supériorité empêche qu'il ne soit blessé par les éloges qu'on donne à ses rivaux. L'autre, pensant et disant du mal de tout le monde, permet aussi qu'on se moque de lui quelquefois. Tous deux pleins d'esprit, tous deux méchans; avec cette nuance que, pour faire une épigramme, l'un a besoin d'un ressentiment; et qu'il ne faut à l'autre qu'une idée. — Pour cet homme avec des cheveux blancs et un visage encore jeune," me dit-elle, en me désignant un homme entouré de jeunes gens qui l'écoutaient comme un oracle, "il a éprouvé des malheurs sans être malheureux. Tour à tour riche et pauvre, personne ne se passe mieux de fortune. Les femmes ont occupé une grande partie de sa vie; parfait pour celle qui lui plaît, jusqu'au jour où il l'oublie pour une qui lui plaît davantage: alors son oubli est entier; son temps, son coeur, son esprit sont remplis lorsqu'il est amusé. A peine sait-il qu'il a donné des soins à d'autres objets; et si jamais on veut le rappeler à d'anciennes liaisons, on pourra les lui présenter comme de nouvelles connaissances. Il sera toujours aimable parce qu'il est insouciant. Vous semblez étonné, ajouta-t-elle; c'est peut-être que vous n'avez pas assez démêlé l'insouciance de la personnalité." — Je la priai de vouloir bien m'expliquer la distinction qu'elle en faisait. — "L'homme insouciant ne s'attache ni aux choses, ni aux personnes," me répondit-elle; "mais il jouit de tout, prend le mieux de ce qui est à sa portée, sans envier un état plus élevé, ni se tourmenter de positions plus fâcheuses. Lui plaire, c'est lui rendre tous les moyens de plaire; et n'étant pas assez fort ni pour l'amitié ni pour la haine, vous ne sauriez lui être qu'agréable ou indifférent. L'homme personnel, au contraire, tient vivement aux choses et aux personnes; toutes lui sont précieuses; car dans le soin qu'il prend de lui, il prévoit la maladie, la vieillesse, l'utile, l'agréable, le nécessaire: tout peut lui servir pour le moment ou pour l'avenir. N'aimant rien, il n'est aucun sentiment, aucun sacrifice, qu'il n'attende et n'exige de ce qui a le malheur de lui appartenir. — Mais vous ne me parlez point des femmes? — C'est, me répondit-elle en riant, que j'y pense le moins possible; cependant j'ai fait un conte tout entier pour elles. Je ne me suis occupée que des vieilles: je ne regarde point les jeunes; j'ai toujours peur de les trouver trop bien ou trop mal." — Je dois entendre demain ce petit ouvrage (1) [(1) Ce conte est placé à la fin de ces lettres.]; s'il en vaut la peine, je vous l'enverrai. — Adieu, donnez-moi donc de vos nouvelles.