LETTRE VII.
Paris, ce 29 juin.
Je suis retourné chez Adèle; on m'a dit que sa mère étant très-mal, elle ne recevait personne. Voilà donc encore un malheur qui la menace, et elle n'aura pas près d'elle un ami qui la console, un coeur qui l'entende. Sans ma ridicule sévérité, peut-être ses yeux m'auraient-ils cherché: j'avais vu couler ses larmes, elle m'avaient attendri; n'était-ce pas assez pour qu'elle crût à mon intérêt? A son âge, l'ame s'ouvre si facilement à la confiance! la moindre marque de compassion paraît de l'amitié; la plus légère promesse semble un engagement sacré; le premier bonheur de la jeunesse est de tout embellir. Avant de me revoir, je suis sûr que, dans ses peines, la pensée d'Adèle s'est toujours reportée vers moi. Lorsque je l'ai retrouvée, ses brillaient de joie; son coeur venait au-devant du mien; pourquoi l'ai-je repoussé! — Je crois bien qu'il n'entrait dans ses sentimens, que le souvenir de ses religieuses, de son couvent, du premier moment où elle en est sortie. Elle me voyait encore le témoin, le consolateur de son premier chagrin. Enfin elle me recevait comme un ami; et j'ai glacé, jusqu'au fond de son coeur, ces douces émotions qu'elle ressentait avec tant d'innocence et de plaisir! — Cette idée me fait mal. — Si je pouvais la voir, lui dire combien elle m'avait occupé; lui apprendre les projets que j'avais formés, tout le bonheur qu'ils m'avaient fait entrevoir, je crois que la paix renaîtrait dans mon ame, que le calme me reviendrait à mesure que je lui parlerais. Il ne m'est plus permis de paraître indifférent: l'intérêt vif qu'elle m'avait inspiré peut seul m'excuser et faire naître son indulgence.
Lorsqu'elle m'aura pardonné, qu'elle ne me croira plus ni injuste, ni trop sévère, je serai tranquille; et alors je verrai si je dois continuer mes voyages, ou céder au désir que j'ai d'aller vous retrouver.
LETTRE VIII.
Paris, ce 4 juillet.
Adèle ne reçoit encore personne, mais sa mère est mieux; ainsi je suis un peu moins tourmenté. — Que je voudrais qu'elle fût heureuse! son bonheur m'est devenu absolument nécessaire; ses peines ont le droit de m'affliger, et je sens cependant que sa joie et ses plaisirs ne sauraient suspendre mes ennuis. — Mais enfin, sa mère est mieux; jouissons au moins de ce moment de tranquillité.
Cette nouvelle ayant un peu dissipé ma sombre humeur, je me crus plus sociable, et j'allai hier à une grande assemblée chez la duchesse de ***. Il y avait beaucoup de monde, et surtout beaucoup de femmes. Ne connaissant presque personne, je me mis dans un coin à examiner ce grand cercle. Vous croyez bien que je n'ai pas perdu cette occasion d'essayer le beau système que vous avez découvert. Je m'amusai donc à chercher, d'après l'extérieur et la manière d'être de chacune de ces femmes, les défauts ou les qualités des gens qu'elles ont l'habitude de voir; ce qui, à une première vue, est, comme vous le prétendez, beaucoup plus aisé à deviner qu'il n'est facile de les juger elles-mêmes. Il y en avait une d'environ trente ans, qui n'a pas dit un mot, et qui était toujours dans l'attitude d'une personne qui écoute, approuvant seulement par des signes de tête. Voilà qui est clair, me suis-je dit; c'est une pauvre femme dont le mari est si bavard qu'il l'a rendue muette: je suis sûr que depuis des années il lui a été impossible de placer un mot dans leur conversation. Quoique je n'en doutasse pas, je voulus m'en assurer; et me rapprochant d'un homme vêtu de noir, d'une figure assez grave, et qui se tenait, comme moi, dans un coin, à observer tout le monde sans parler à personne: "Oserais-je vous demander, lui dis-je, si cette dame, qui est là-bas en brun? — Où? — Celle qui est si bien mise, à laquelle il ne manque pas une épingle? — Hé bien? — Si cette dame n'a pas un mari fort bavard? — Je ne le connais pas: ils sont séparés depuis long-temps. — Séparés!… mais au moins, ajoutai-je, son meilleur ami ne parle-t-il pas beaucoup? — Affreusement: avec de l'esprit; il en est insupportable. — J'en suis charmé, m'écriai-je. — Et pourquoi donc cela vous fait-il tant de plaisir?" Alors je lui expliquai votre système, qu'il saisit avidement; et toujours jugeant, sur les personnes que nous voyions, le caractère de celles qui étaient absentes, nous fîmes des découvertes qui auraient fort étonné ces dames. Je me suis très-amusé: mais apparemment que je n'en avais pas l'air, car nous entendîmes une jeune femme qui disait en me regardant: Comme les Anglais sont tristes! Je devinai que cela pouvait bien signifier, comme lord Sydenham est ennuyeux! et mon compagnon l'ayant pensé comme moi, je m'en allai très-satisfait de mes observations, et regrettant seulement de ne vous avoir pas eu avec nous, pour vous voir jouir de ce nouveau succès.
LETTRE IX.
Paris, ce 12 juillet.