Mon premier séjour à Versailles fut à la naissance du premier Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour la reine Marie-Antoinette est souvent revenu à ma pensée, au récit des tourments et des ignominies dont elle a été la trop malheureuse victime! J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnèrent dans la grande salle de spectacle du château de Versailles. Elle l'ouvrit avec un simple jeune garde, vêtue d'une robe bleue, toute parsemée de saphirs et de diamants, belle, jeune, adorée de tous, venant de donner un Dauphin à la France, ne croyant pas à la possibilité d'un pas rétrograde dans la carrière brillante où elle était entraînée; et déjà elle était près de l'abîme. Que de réflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas naître!
Je ne prétends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande jeunesse m'empêchait de juger ou même de comprendre. J'avais déjà entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commençait à avoir du goût. Elle était très jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, plus âgée, femme très intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir à la faveur. Le comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agréments faisaient rechercher de la reine, travaillait aussi à cette fortune devenue, par la suite, si grande. Je me rappelle que M. de Guéménée tâchait d'alarmer ma mère sur cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mère se laissait aimer de la reine, tranquillement, et sans songer à profiter de cette faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle se sentait déjà attaquée du mal qui la fît périr moins de deux ans après. Tourmentée à tous les moments par ma grand'mère, elle succombait sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant à mon père, il était en Amérique où il faisait la guerre à la tête du premier bataillon de son régiment.
VII
Le régiment de Dillon était entré au service de France en 1690, lorsque Jacques II eut perdu toute espérance de remonter sur le trône, après la bataille de la Boyne. Mon arrière grand-père, Arthur Dillon, le commandait.
Comme ces fragments seront peut-être conservés par mes enfants, je vais transcrire ici une note généalogique de la branche de ma famille établie en France et un historique sommaire du régiment de Dillon.
NOTE GÉNÉALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON
Pairs d'Irlande et colonels propriétaires du régiment de Dillon au service de France depuis la Révolution d'Angleterre, en 1688, jusqu'à celle de France, en 1789.
Théobald VIIe Lord Viscount Dillon, | épousa Mary, fille de sir Henry Talbot, de Mount Talbot et frère | de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut | en 1691 et sa femme fut tuée la même année au siège de Limerick. | | Henri VIIe Lord Viscount Dillon | | succéda à son père en 1691. En 1689, il fut un des représentants | | du Comté de West-Meath au parlement du roi Jacques II à Dublin, | | lord lieutenant du Comté de Roscommon et colonel d'un régiment | | au service du roi. Il épousa, en 1687, Frances Hamilton, et | | mourut le 13 janvier 1714. | | | | Richard IXe Lord Viscount Dillon | | | fils de Henri, né en 1688. Épousa Lady Bridget Burke, fille | | | de John Earl of Clanricarde. Il mourut en 1737 et laissa | | | une fille unique, Frances, qui épousa son cousin Lord | | | Charles Dillon. | | Honorable Arthur Dillon | | premier colonel propriétaire du régiment de Dillon au service de | | France. Mourut le 5 février 1733, lieutenant général, commandeur de | | l'ordre de Saint Louis. Il épousa Christina, fille de Ralph | | Sheldon, premier écuyer de Jacques II. Elle mourut à 77 ans, en | | 1757, dans la maison des dames anglaises, à Paris, laissant cinq | | fils et cinq filles. | | | | Charles Xe Lord Viscount Dillon | | | second colonel propriétaire du régiment de Dillon, chevalier | | | de Saint-Louis. Épousa Frances, fille unique et héritière de | | | son cousin Richard. Elle mourut à Londres le 7 Janvier | | | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants. | | | | Henri XIe Lord Viscount Dillon | | | troisième colonel propriétaire du régiment de Dillon, | | | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en | | | 1743, et épousa l'année suivante Lady Charlotte Lee, fille | | | de George-Henry, 2e Earl of Lichfield, pair d'Angleterre | | | et petit-fils du roi Charles II par la Duchesse de | | | Cleveland. Il mourut à Londres, le 15 septembre 1787, âgé | | | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, âgée de 74 ans. Ils | | | eurent sept enfants. | | | | | | Charles XIIe Lord Viscount Dillon | | | | né en 1745, membre du Conseil privé, gouverneur du comté | | | | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il | | | | épousa Henriette Phipps, fille de Lord Mulgrave et en | | | | eut deux enfants: Henry Augustus, le présent Lord | | | | Visconnt Dillon[13] et Frances-Charlotte, mariée en | | | | 1797 à Sir Thomas Webb. | | | | | | | | Lord Charles Dillon mourut en Irlande le 2 novembre | | | | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait épousé la | | | | mère[15] après la mort de sa femme, a épousé Lord | | | | Frédérick Beauclerk, frère du duc de Saint-Albans. | | | | | | | Honorable Arthur Dillon | | | | sixième colonel propriétaire du régiment de Dillon, né | | | | le 3 septembre 1750. Épousa Thérèse-Lucy de Rothe, sa | | | | cousine, dont il eut Henriette-Lucy[16], qui épousa, | | | | en 1787, le Comte de Gouvernet[17]. En secondes noces | | | | il épousa Marie de Girardin, veuve du Comte de la | | | | Touche et cousine germaine de Joséphine, femme de | | | | Napoléon. De sa seconde femme il eut une fille, | | | | Frances, qui épousa le Général Bertrand. L'honorable | | | | Arthur Dillon périt sur l'échafaud le 13 avril 1794. | | | | | | | Honorable Henry Dillon | | | | colonel du régiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitué | | | | en Angleterre et pris à la solde dn gouvernement | | | | britannique, en 1794. Né en 1759, épousa, en 1790, | | | | Frances, fille de Dominick Trant, dont il eut deux | | | | fils et deux filles. | | | | | | | Honorable Laura Dillon | | | | morte, à l'âge de 14 ans, au couvent des bénédictines de | | | | Montargis. | | | | | | | Honorable Frances Dillon | | | | née en 1747, mariée en 1767, à Sir William Jerningham. | | | | | | | Honorable Catherine Dillon | | | | née en 1759. Religieuse au couvent des bénédictines de | | | | Montargis. Elle se réfugia avec ses compagnes à Bodney, | | | | en Angleterre, au moment de la Révolution et y mourut en | | | | 1794. | | | | | | | Honorable Charlotte Dillon | | | | épousa en 1777, Valentine Browne, depuis Earl of | | | | Kenmare. Elle eut une fille unique, Charlotte, | | | | maintenant[13] lady Charlotte Goold. | | | | | | James Dillon | | | quatrième colonel propriétaire du régiment de Dillon, | | | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tué à Fontenoy en | | | 1745, sans avoir été marié. | | | | | Edward Dillon | | | cinquième colonel propriétaire du régiment de Dillon. Mort à | | | Maëstricht, en 1747, des suites d'une blessure reçue à la | | | bataille de Lawfeld, sans avoir été marié. | | | | | Arthur-Richard Dillon | | | né en 1721, successivement évêque d'Evreux, archevêque de | | | Toulouse, archevêque de Narbonne; président du clergé de | | | France, cordon bleu; mort à Londres, le 5 juillet 1806, à 85 | | | ans. | | | | | Frances Dillon | | | religieuse carmélite à Pontoise. | | | | | Catherine Dillon | | | religieuse carmélite à Pontoise. Fut choisie pour réformer | | | le monastère des carmélites à Saint-Denis. Elle y mourut, | | | prieure, en 1758, après y avoir reçu Madame Louise, fille | | | de Louis XV. On la surnomma la seconde sainte Thérèse. | | | | | Mary Dillon | | | mourut à Saint-Germain-en-Laye en 1786. | | | | | Bridget Dillon | | | épousa le Comte du Blezelle. Elle mourut à | | | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants. | | | | | Laura Dillon, épousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair | | | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique | | | Lucy. | | | | | | Honorable Lucy Cary | | | | épousa le Général Edward de Rothe et eut une seule fille | | | | Thérèse-Lucy. | | | | | | | | Le Général Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary, | | | | sa femme, en 1804, à Londres. | | | | | | | | Thérése-Lucy de Rothe | | | | | épousa en 1768, son cousin l'honorable Arthur | | | | | Dillon. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant | | | | | une fille Henriette-Lucy[16].
HISTORIQUE SOMMAIRE DU RÉGIMENT DE DILLON
Théobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef, à cette époque, de l'illustre maison de ce nom, leva, à la fin de l'année 1688, sur ses terres en Irlande et équipa à ses dépens un régiment pour le service du roi Jacques II. Dans le courant de l'année 1690, ce régiment passa au service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxième fils. Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui débarquèrent à Brest le 1er mai 1690, et qui furent donnés par le roi Jacques II à Louis XIV, en échange de six régiments français.