L'ouvrage qui me fatiguait le plus était le blanchissage. Judith et moi, nous nous partagions seules toute la besogne. Tous les quinze jours, Judith lavait le linge des nègres, le sien et celui de la cuisine. Je lavais le mien, celui de mon mari et celui de M. de Chambeau, et je repassais le tout. Cette dernière partie de l'ouvrage était fort de mon goût. J'y excellais, comme la meilleure repasseuse. Dans ma première jeunesse, avant mon mariage, j'allais souvent à la lingerie, à Montfermeil, où, comme par une sorte de pressentiment, j'avais appris à repasser. Étant naturellement très adroite, j'en avais su bientôt autant que les filles qui me montraient à travailler.
Jamais je ne perdais un moment. J'étais tous les jours levée à l'aube, hiver comme été, et ma toilette ne durait guère. Les nègres, avant d'aller à l'ouvrage, aidaient la négresse à traire les vaches: nous en avons eu jusqu'à huit. Pendant ce temps, je m'occupais de l'écrémage du lait à la laiterie. Les jours où l'on faisait le beurre, deux fois la semaine, Mink restait pour tourner la manivelle, cette besogne étant trop pénible pour une femme. Tout le reste du travail du beurre, et il était encore assez fatigant, m'incombait. J'avais une collection remarquable de jattes, de cuillers, de spatules en bois, ouvrages de mes bons amis les sauvages, et ma laiterie passait pour la plus propre, même la plus élégante, du pays.
V
L'hiver arriva de bonne heure, cette année. Dans les premiers jours de novembre, le rideau noir qui annonçait la neige commença à s'élever à l'ouest. Selon ce qu'il faut désirer, on eut huit jours d'un froid rigoureux, et la rivière se prit: en vingt-quatre heures, de trois pieds d'épaisseur, avant que la neige ne tombât. Quand il se mit à neiger, ce fut avec une telle violence qu'on n'aurait pas vu un homme à dix pas. Les gens prudents se gardent bien d'atteler leurs traîneaux pour tracer les chemins. On abandonne cette besogne aux plus pressés, à ceux que des affaires forcent à aller à la ville ou à la rivière. Puis, avant de se hasarder sur cette dernière, on attend que les passages pour descendre sur la glace soient tracés par des branches de sapin. Sans cette précaution, il serait très dangereux de chercher à s'y aventurer et il survient tous les ans des malheurs par imprudence. En effet, la marée, devant Albany et jusqu'au confluent de la Mohawk, montant de sept à huit pieds, la glace souvent ne repose pas sur l'eau.
Aussi est-il arrivé que des traîneaux, menés par des étourdis, descendant la rive au trot ou au galop, se sont engouffrés sous la glace au lieu de glisser à sa surface, et ont ainsi péri sans qu'il y eût aucun moyen de les sauver.
Notre hiver se passa comme le précédent. Nous allions très souvent dîner chez les Schuyler et les Renslaër, dont l'amitié ne se refroidissait pas. M. de Talleyrand, installé de nouveau à Philadelphie, était parvenu à retrouver, d'une manière assez singulière, certains objets qui m'appartenaient: le portrait en médaillon de la reine, la cassette que vous avez encore et une montre venant de ma mère. Il savait par moi que notre banquier de La Haye m'avait mandé avoir remis ces objets à un jeune diplomate américain—j'ai oublié son nom, heureusement pour lui—en le priant de me les faire tenir. Mais, quelque recherche qu'eût faite M. de Talleyrand, il n'avait pu mettre la main sur le personnage. Enfin un soir, étant en visite chez une dame de sa connaissance, à Philadelphie, celle-ci lui parle d'un portrait de la reine que M. X… s'est procuré à Paris et qu'il lui a confié pour le montrer à des amis. Elle désire savoir de M. de Talleyrand si ce portrait est ressemblant. À peine l'a-t-il vu qu'il le reconnaît pour le mien. Il s'en saisit en déclarant à la dame qu'il n'appartient pas au jeune diplomate. Puis, sur l'heure, il se rend chez ce dernier et, sans préambule, lui réclame la cassette et la montre que le banquier de La Haye lui a remises avec le portrait. Le jeune homme se trouble et finit par tout restituer. M. de Talleyrand nous renvoya ces objets à la ferme.
CHAPITRE V
I. Nouvelles de France: les biens confisqués rendus.—Retour en France décidé.—Regrets de Mme de La Tour du Pin.—Elle rend la liberté à ses esclaves.—II. Départ pour l'Europe.—L'attente à New-York.—Le capitaine Barré, commandant un sloop de guerre français.—La Maria-Josepha.—Les passagers.—La couturière du navire.—Arrivée à Cadix.—III. La quarantaine.—La visite de la douane.—Curieux étonnement des Espagnols.—Le petit Humbert et les moines.—M. Langton.—Un ci-devant marquis consul de la République—Comment on voyageait en Espagne à cette époque.—Un seigneur de sept ans.—Une course de taureaux.—IV. Départ de Cadix.—La maison de M. Langton.—Un équipage espagnol.—Les auberges.—Une fillette qui prend mal son moment pour venir au monde.—Horreur des Espagnols pour témoigner en justice.—V. Un baptême.—La cathédrale de Cordoue.—Une halte pittoresque.—Dans la Sierra Morena.—Les villes de La Carlota et de La Carolina.—Aranjuez.—Madrid.—Les familles Langton et d'Andilla.—Le maréchal Pérignon.—Mlle Carmen Langton.
I
À Pise, le 14 mai 1843.