J'étais frappée de l'extrême imprudence avec laquelle on parlait à table, devant les gens de service, des projets et des espérances des royalistes. On désignait tout haut, par leur nom, les émigrés, rentrés avec de faux papiers, qu'on avait rencontrés le matin dans Paris. On ne se taisait pas davantage sur les députés du conseil des Cinq-Cents ou sur ceux du conseil des Anciens sur lesquels on croyait pouvoir compter. On me trouvait ridicule et pédante quand je disais, comme j'en avais la certitude, que M. de Talleyrand n'ignorait rien de ce qui se tramait, au cas où il fût vrai qu'il se tramât quelque chose, et même qu'il s'en moquait.

Je voyais également Mme de Staël presque tous les jours. Malgré sa liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant, elle travaillait pour le parti royaliste, ou plutôt pour les transactions. Un jour je dînais chez elle avec huit ou dix des députés les plus distingués; parmi eux, MM. Barbé-Marbois, Portalis, Villaret de Joyeuse, Dupont de Nemours, et le défenseur de la reine, Tronson du Coudray. Ce dernier disait à Benjamin: «Vous qui allez tous les jours chez Barras, vous savez bien que nous marchons sur du velours.» À quoi l'autre répondit par ce vers de M. de Lally:

«Ils n'arracheront pas un cheveu de ta tête.»

«Ah! certes, je le crois, puisque j'ai une perruque», reprit Tronson du Coudray. Voilà comment badinaient et traitaient les affaires les infortunés qui quinze jours après partaient pour Cayenne.

V

Sur ces entrefaites arriva à Paris une ambassade turque, et M. de Talleyrand offrit un magnifique déjeuner à l'ambassadeur et à sa suite. On ne se mit pas à table. Mais, sur le côté d'un grand salon, on dressa un buffet en gradins s'élevant à moitié de la hauteur des fenêtres, garni de mets exquis de tous genres entremêlés de vases remplis des fleurs les plus rares. Des canapés occupaient les autres côtés du salon, et l'on apportait de petites tables rondes toutes servies devant les personnes qui s'asseyaient. M. de Talleyrand conduisit l'ambassadeur vers un divan, où il s'accroupit aussitôt à la mode orientale, et l'engagea, par l'intermédiaire d'un interprète, à choisir la dame en la compagnie de laquelle il lui serait agréable de déjeuner. Il n'hésita pas, et me désigna. Je n'en devrais pas tirer grande vanité, car parmi celles qui assistaient à ce déjeuner, aucune ne supportait le grand jour de midi du mois d'août, dont mon teint et mes cheveux blonds ne craignaient pas la clarté. Ma confusion, néanmoins, fut extrême, quand M. de Talleyrand vint me chercher pour m'amener auprès de ce musulman, qui me tendit la main avec beaucoup de grâce. C'était un bel homme de cinquante à soixante ans, bien vêtu, comme les Turcs s'habillaient alors, et coiffé d'un énorme turban de mousseline blanche. Pendant le déjeuner, il fut fort galant, et j'achevai sa conquête en refusant un verre de vin de Malaga. Il me fit tenir mille propos aimables par son interprète grec, M. Angelo, que tout Paris a connu. Entre autres choses, il me demanda si j'aimais les odeurs. Comme je répondis que j'aimais ce qu'on nommait en France les pastilles du sérail, il prit mon mouchoir, l'étendit sur ses genoux, puis, fouillant dans une immense poche de sa pelisse, il remplit ses deux mains de petites pastilles grosses comme des pois, que les Turcs ont coutume de mettre dans leurs pipes, et, les ayant placées dans le mouchoir, il me les donna.

Le lendemain il m'envoya, par M. de Talleyrand, un grand flacon d'essence de roses, ainsi qu'une très belle pièce d'étoffe vert et or de fabrique turque. À cela se borna mon triomphe, dont on parla un jour. Aucune des dames que l'on nommait du Directoire: la duchesse de Brancas, Mme Tallien, Mme Bonaparte, etc., n'avaient été invitées à ce déjeuner.

Vous pensez bien, mon fils[72], que mon premier soin, en arrivant à Paris, fut d'aller voir Mme Tallien, à qui nous devions la vie. Je la trouvai établie dans une petite maison nommée la Chaumière, au bout du cours la Reine. Elle me reçut avec beaucoup d'affection, et voulut aussitôt m'expliquer comme elle s'était trouvée dans l'obligation d'épouser Tallien, dont elle avait un enfant. La vie commune avec ce nouvel époux lui semblait déjà insupportable. Rien n'égalait, paraît-il, son caractère ombrageux et soupçonneux. Elle me conta qu'un soir, étant rentrée à une heure du matin, il eut un accès de jalousie tel qu'il avait été sur le point de la tuer. Le voyant armer un pistolet, elle prit la fuite, et ayant été demander asile et protection à M. Martell, dont elle avait sauvé la vie à Bordeaux, celui-ci avait refusé de la recevoir. Elle pleurait amèrement en me racontant ce trait d'ingratitude. Aussi ma reconnaissance, que je lui témoignai avec chaleur, comme je la sentais, lui sembla douce. Tallien vint un moment dans la chambre de sa femme. Je le remerciai assez froidement, et il me dit de compter sur lui en toute occasion. On verra plus loin de quelle façon il tint parole.

CHAPITRE VII

I. Le 18 Fructidor.—Une promenade dans Paris.—Mme de Staël et Benjamin Constant professent des opinions différentes.—Expulsion des émigrés rentrés.—Le dépit de Mme de Pontécoulant.—La situation de M. et de Mme de La Tour du Pin. Conduite de Talleyrand et de Tallien en cette circonstance.—II. Nouvel exil.—Rencontre d'un ami d'Amérique.—Les douaniers anglais.—Aimable accueil de lady Jerningham.—Un ami retrouvé.—Visite de Mme Dillon.—III. Betsy et Alexandre de La Touche.—Mme de La Tour du Pin revoit Mme de Rothe et l'archevêque de Narbonne.—Lord Dillon. Son apostasie et son mariage avec une actrice, Mlle Rogier.—Lord Kenmare et sa fille lady Charlotte Goold.—IV. Caractère dominateur de Mme d'Hénin.—La société des émigrés.—Départ pour Cossey.—Les courses de Newmarket.—L'amabilité de lady Jerningham.—La vie à Cossey.—La table de famille.—V. Installation à Richemond avec Mme d'Hénin.—Affaires litigieuses entre Mme Dillon et M. Combes.—Un héritage difficile à réaliser.—Gêne de Mme de la Tour du Pin.—Situation difficile du ménage en commun avec Mme d'Hénin.