Revenus à Richmond, je repris mes occupations de ménage. Les nouvelles de France paraissaient moins mauvaises. Mon mari projetait même de m'y envoyer pour quelques jours, munie d'un passeport anglais, qui n'aurait pas été tout à fait faux, puisque je l'aurais signé de mon nom, Lucy Dillon. À ce moment, on apprit que deux émigrés, MM. d'Oilliamson[116] et d'Ammécourt, rentrés en fraude, avaient été pris et fusillés. Cela se fit sans aucune forme de procès, et je crois que le fait n'a été mentionné dans aucun des nombreux mémoires écrits depuis. J'avais rencontré autrefois M. d'Oilliamson dans des bals et j'avais même dansé avec lui. Sa mort me frappa beaucoup plus que celle de son compagnon d'infortune, M. d'Ammécourt, conseiller au Parlement.
Ce funeste événement nous détermina à renoncer à ma course en France. La nouvelle nous en parvint le jour même où je devais partir. Personnellement je fus ravie de ne pas entreprendre ce voyage, qui me coûtait extrêmement, non pas que je fusse effrayée du danger, mais quitter mon mari et mes enfants me causait un chagrin mortel. Aussi je me promis bien de ne plus chercher à rentrer sans eux.
Ma vie à Richmond était fort monotone. Je ne voyais plus du tout Mme Dillon depuis que nous lui avions arraché quelque argent, à la suite de correspondances assez vives échangées entre M. de La Tour du Pin et son homme d'affaires. MM. de Fitz-James et de La Touche s'abstenaient de venir chez nous à Richmond. Quand j'allais à Londres, ce qui ne m'arriva qu'une fois ou deux, je ne voyais que lady Jerningham ou lord Kenmare, qui me donnait six louis par mois depuis un an.
Une fois la semaine, je faisais une visite à Mme de Duras, à Teddington, où je me rendais, soit seule à pied, soit avec M. de Poix, en voiture.
Après la naissance de sa seconde fille, Clara, Mme de Duras, en compagnie de son mari, fit un voyage à Hambourg. Le roi Louis XVIII était toujours à Mittau et les grandes charges de la couronne ou de la maison se rendaient dans cette ville, quand arrivait leur temps de service. Les premiers gentilshommes de la chambre venaient de résider auprès du roi pendant leur année.
Le tour de service de M. de Duras étant arrivé, il témoigna le désir d'emmener sa femme avec lui à Mittau. Ils confièrent leurs enfants à Mme de Thuisy. Le père de Mme de Duras, M. de Kersaint, avait siégé à la Convention[117] pendant le procès du roi. Dans la crainte que cette tache, que la mort même de son père pouvait bien ne pas avoir effacée, l'empêchât d'être reçue à Mittau, Mme de Duras donna comme prétexte de son départ la nécessité d'aller s'occuper de certaines affaires de sa mère, partie pour la Martinique dans le but de vendre l'habitation qu'elle possédait là-bas. Quoi qu'il en soit, j'ai eu lieu de croire que, lorsque M. de Duras arriva à Hambourg, il y trouva le duc de Fleury venu pour lui déclarer de la part du roi, que sa femme ne serait pas reçue. Là s'arrêta donc le voyage de Mme de Duras, mais j'ai oublié si M. de Duras alla de sa personne à Mittau. En tout cas, ils revinrent à Teddington peu de temps après.
Le ménage s'accordait moins que jamais. M. de Duras avait une attitude de plus en plus mauvaise à l'égard de sa femme. Elle en pleurait jour et nuit, et adoptait malheureusement des airs déplorables qui ennuyaient son mari à périr. Il le laissait voir avec un sans-gêne blessant, que je lui reprochais souvent. À quoi il répondait que l'amour ne se commandait pas et qu'il détestait les scènes.
Le mari sermonné, je consolai la femme. Je tâchais de lui inspirer un peu d'indépendance, de la convaincre que sa jalousie et ses reproches, en rendant leur intérieur insupportable, éloignaient d'elle son mari. Les journées se passaient tant bien que mal: ils avaient sans discontinuer du monde; il n'en était pas de même des soirées, quand ils étaient seuls. Un vieil officier des gardes du corps, M. de La Sipière, rompait presque toujours par sa présence le tête-tête. Souvent Amédée de Duras profitait de son arrivée pour s'en aller à Londres. C'étaient alors des pleurs et des récriminations sans fin de la part de sa femme. La pauvre Claire ne pensait qu'à faire du roman, avec un mari qui était le moins romantique de tous les hommes! Certes, il aurait joui de son intérieur, si on le lui eût rendu agréable. Mais, sous les apparences de la passion, se dissimulait mal, chez Mme de Duras une arrogance et un empire qui depuis se sont développés encore. Avec beaucoup d'esprit, elle a fait le malheur des siens et d'elle-même.
V
Vers la fin de l'hiver, miss White quitta Richmond. Ce me fut un chagrin, non pas que nous eussions contracté une amitié durable, mais elle avait été si aimable pour moi que je trouvais très agréable son séjour dans notre voisinage.