Pendant que je reposais, mon mari avait acheté, pour 200 francs, une vieille petite calèche, assez spacieuse pour nous contenir tous. Après un second jour de repos, nous nous mîmes en route dans cette voiture ouverte, au mois de janvier, dans le nord de l'Allemagne. Heureusement le temps favorisa les premiers jours de notre voyage. Une pluie torrentielle ne cessa de tomber pendant la quatrième journée. Marguerite et moi étions à peu près à couvert dans le fond de la calèche; mais M. de La Tour du Pin et Humbert, malgré un parapluie, furent mouillés jusqu'aux os. Nous restâmes deux jours à Brême pour sécher leurs habits et leurs manteaux, auprès de ces beaux grands poêles qu'on trouve dans les maisons allemandes, et aussi pour nous reposer. Puis le temps étant redevenu beau, nous nous mîmes de nouveau en route. Il était tombé beaucoup de neige, et la route se distinguait à peine dans les plaines de bruyères que nous traversions. Quoique marchant continuellement au pas, nous n'en versâmes pas moins trois fois dans la journée sans nous faire de mal ou sans croire sur le moment nous en être fait.

Vers le soir, nous arrivâmes dans une petite ville, Wildeshausen, où nous devions coucher. Elle était située dans l'électorat de Hanovre et avait par conséquent une garnison hanovrienne. Les officiers, ce jour-là, donnaient un grand bal à un autre régiment de passage. Toutes les chambres de l'unique auberge de l'endroit étaient occupées. Nous avions cherché un refuge dans le vestibule, près du poêle, et nous nous tenions là fort attristés par la perspective de passer la nuit sur des bancs de bois, lorsqu'un officier pimpant et vêtu pour la soirée dansante vint galamment me dire en anglais que, prévoyant qu'il passerait toute la nuit au bal, il mettait sa chambre à ma disposition. Nous y entrâmes pour souper. Le repas servi, mon mari, remarquant que je ne mangeai pas, me demanda si je souffrais. Je ne pus lui cacher davantage l'impossibilité où je me trouvais d'aller plus loin, et que je sentais proche le moment de mon accouchement. À ces paroles, son désespoir ne saurait se peindre. Ce fut à mon tour de le consoler en lui disant que les enfants naissaient partout et que tout se passerait bien. Mais il fallait sortir de la chambre du capitaine.

Le maître d'hôtel, mis au courant, par signes, de la situation, envoya réveiller au bout de la ville un vieux perruquier, Français d'origine, établi à Wildeshausen depuis la guerre de Sept Ans. Il arriva très promptement, car les toilettes du bal l'avaient empêché de se coucher. Son premier soin fut de courir à la recherche du médecin de la localité. Celui-ci, un élégant jeune homme, arriva ganté de blanc. Il sortait du bal et était encore tout essoufflé de sa dernière valse. Sa connaissance du français se réduisait à quelques phrases de la grammaire et toutes médicales. Comme j'étais étendue sur le lit, enveloppée dans mon manteau, il ne put, par la rondeur de ma taille, pronostiquer le genre de maladie dont je souffrais. «La fièvre?» dit-il.—«Mais non», répondis-je.—«Alors?» reprit-il d'un ton interrogateur. Le vieux perruquier Denis, qui avait déserté pendant la guerre de Sept Ans, intervint heureusement à ce moment pour lui expliquer la nature de ma maladie. Il demanda si je pouvais être transportée sans inconvénient dans deux chambres qu'il savait être à louer au bout de la petite ville. Le médecin y consentit, puis retourna au bal. Denis courut réveiller le propriétaire de ces deux chambres, et avant le jour j'y étais installée.

La maison, comme toutes celles des gros paysans de cette partie de l'Allemagne, avait une grande porte cochère par laquelle on pénétrait dans une large remise qui occupait toute la profondeur de la maison. Sur le devant, à droite et à gauche de cette remise, au rez-de-chaussée, se trouvaient deux bonnes chambres bien propres et convenablement meublées. Marguerite et mes deux enfants, Humbert et Charlotte, se mirent dans l'une. La plus grande me fut affectée, et mon mari s'installa dans un cabinet attenant.

Nous avions heureusement avec nous le linge et tout ce qui pouvait être nécessaire au petit être qui allait venir au monde. Ne souffrant pas encore beaucoup, j'eus le temps de vaquer à tous nos petits arrangements, et c'est le lendemain matin seulement, 13 février 1800, que je donnai le jour à une petite fille[131] d'une extrême délicatesse, née à sept mois et demi. J'osais à peine concevoir l'espoir de la conserver, tant elle était maigre et chétive. Hélas! je l'ai gardée dix-sept ans, pour me la voir ravie ornée de tous les dons de la beauté, du caractère, de l'esprit et douée d'agréments de tous genres… Dieu me l'a reprise: Sa sainte volonté soit faite!

Elle se nommait Cécile, nom chéri qu'a porté, en la remplaçant, celle[132] qui parcourt peut-être ces lignes. Qu'elle y lise aussi ma reconnaissance pour tout le bonheur qu'elle a répandu sur ma vieillesse.

Le lendemain du jour où j'étais accouchée, le bailli de la localité, qui avait une première fois déjà envoyé chercher nos passeports, dépêcha un de ses gardes de ville pour lui amener M. de La Tour du Pin. Il dit à mon mari en bon français: «Monsieur, votre passeport danois est sous un faux nom. Vous êtes Français et émigré, et dans l'électorat de Hanovre où vous vous trouvez, il est défendu de laisser séjourner les émigrés français plus de deux fois vingt-quatre heures.» M. de La Tour du Pin fut terrifié par ce discours. Il allégua que je ne pouvais être transportée, étant accouchée seulement depuis quelques heures. Mais le bailli fut inflexible quant au départ de mon mari et déclara qu'avant la fin de la journée il devait, à son choix, partir pour Hanovre ou retourner à Brême. Puis il ajouta: «Monsieur, puisque vous avouez votre qualité de Français, faites-moi connaître votre vrai nom.»—«La Tour du Pin.»—«Ah! mon Dieu, s'écria le bailli, seriez-vous l'ancien ministre de France à La Haye?»—«Précisément.»—«Eh! bien, monsieur, s'il en est ainsi, restez ici tout le temps qu'il vous plaira. Mon neveu, M. Hinuber, un très jeune homme, était ministre de Hanovre à La Haye. Il allait souvent chez vous, vous aviez mille bontés pour Lui, etc.» Et voilà ce brave homme qui énumère les soupers, les tasses de thé, les verres de punch que son neveu avait mangés ou bus chez nous, les contredanses qu'il avait dansées dans nos salons. À partir de ce moment, il se mit à notre disposition avec un zèle qui ne se démentit pas. Je ne serais pas surprise, en vérité, qu'il eût fait publier que tous les habitants devaient être à nos ordres. Jamais on n'a offert une hospitalité aussi franche, des soins aussi recherchés que ceux dont, dès lors, nous fûmes l'objet dans cette petite ville.

Le ministre luthérien avait des pensionnaires et des enfants, parlant anglais, de l'âge de mon fils. Il venait le chercher tous les jours à l'heure de la récréation, qui se passait sur la neige, dont il y avait encore deux pieds. Les chasseurs m'apportaient du gibier. De bonnes dames, dont je n'ai jamais su le nom, m'envoyaient des confitures, des gâteaux, des livres anglais ou français. Quant au médecin, je recevais sa visite tous les jours… mais c'était pour que je lui donnasse une leçon de français.

Je fus rétablie en quinze jours, et le vingt et unième nous partîmes, non sans avoir été prendre le thé chez le bailli, le bourgmestre, le curé, etc. Wildeshausen avait une église catholique. Ma toute petite fille y fut baptisée et tenue sur les fonts par le vieux perruquier et sa femme qui, depuis quarante ans qu'elle l'avait épousé, n'avait pas appris un mot de français. J'allai faire mes relevailles dans la même église.

III