Ce distique gascon eut un grand succès.
Cependant la pauvre Impératrice commençait à s'inquiéter cruellement des bruits de divorce qui circulaient déjà. Elle en parla à M. de La Tour du Pin, qui la rassura de son mieux. Il s'efforça ensuite d'arrêter les confidences que l'imprudente et légère Joséphine semblait disposée à lui faire et dont il ne paraissait pas prudent de se charger. Elle en voulait beaucoup à M. de Talleyrand, qu'elle accusait de pousser l'Empereur au divorce. Personne ne s'en trouvait plus persuadé que mon mari, car il lui en avait parlé plusieurs fois pendant son dernier voyage à Paris, mais il se garda bien de dévoiler la chose à Joséphine. Accoutumée à l'adulation des uns, à la fausseté des autres, elle trouvait une grande douceur à causer avec M. de La Tour du Pin et à lui ouvrir son coeur sur un sujet qu'elle n'avait osé aborder avec aucune des personnes de son entourage. Elle mourait d'envie de partir pour Bayonne et demandait tous les jours à Ordener: «Quand partons-nous?» À quoi il répondait avec son accent allemand: «En férité, che né sais pas encore.»
Un soir, j'étais assise à côté de l'Impératrice, auprès de la table à thé. Elle reçut un billet de l'Empereur, de quelques lignes, et se penchant vers moi elle me dit tout bas: «Il écrit comme un chat. Je ne puis pas lire cette dernière phrase.» En même temps, elle me tendit le billet en mettant furtivement un doigt sur ses lèvres en signe de mystère. Je n'eus que le temps de lire des tu et des toi, puis la dernière phrase ainsi conçue: «J'ai ici le père et le fils; cela me donne bien de l'embarras.» Depuis, ce billet a été cité, dans une note, mais fort amplifié. Il était de cinq à six lignes, écrit en travers d'une feuille de papier déchiré et plié en deux. Si on me le montrait, je le reconnaîtrais.
Après le thé, le général Ordener s'approcha de l'Impératrice et lui dit: «Votre Majesté partira demain à midi.» Cet oracle prononcé réjouit tout le monde. Le séjour à Bordeaux avait été une cause de dépense pour moi, qui avais dû, depuis dix jours, être parée chaque soir. Je mourais d'envie de revoir mes enfants. Élisa nourrissait son fils et n'était pas venue, à son grand regret, chez l'Impératrice. Elle avait assisté seulement au cercle, où on lui fit un accueil très flatteur. Son mari s'était mis de la garde d'honneur à cheval, dont faisaient partie tous les jeunes gens distingués de Bordeaux.
III
Nous retournâmes donc au Bouilh, et, malgré la bonne réception des hauts personnages que nous avions vus à Bordeaux, nous n'entretenions que peu ou point d'espérances pour l'avenir. Comment croire, en effet, qu'un homme éloigné de toute intrigue, inconnu pour ainsi dire du pouvoir, puisqu'il n'avait été mêlé à rien de ce qui s'était passé depuis des années, vivant retiré dans son château, en une retraite d'autant plus profonde qu'il était à peu près sans fortune, eût attiré le regard de l'aigle maître des destinées de la France.
M. de La Tour du Pin était resté à Bordeaux pour terminer quelques affaires, et je me trouvais assise auprès de ma lampe, en tête à tête avec une pauvre cousine, Mme Joseph de La Tour du Pin, que nous accueillions par bonté. À ce moment—9 heures du soir sonnaient—un paysan envoyé exprès de Bordeaux arriva à cette heure indue avec un billet de mon mari, sur lequel étaient tracés ces simples mots: «Je suis préfet de Bruxelles… de Bruxelles à dix lieues d'Anvers!» J'avoue que j'eus un grand mouvement de joie, dans laquelle la pensée de revoir mon fils me touchait surtout.
M. Maret ignorait la vacance de cette préfecture. Le travail du ministre de l'intérieur arriva à Bayonne, tout comme s'il eût été présenté aux Tuileries ou à Saint-Cloud, car rien n'était jamais dérangé dans les habitudes de l'Empereur. Il bouleversait la monarchie espagnole, il envoyait en prison et en exil ses deux rois, père et fils. Cela lui donnait bien de l'embarras, comme je l'avais lu écrit de sa propre main, mais malgré tout, quand le travail d'un ministre arrivait, il lisait, rectifiait, changeait les nominations. Préfecture de la Dyle: un nom était proposé pour ce poste. Il prend la plume, le raie, et écrit au-dessus: La Tour du Pin. Voilà ce que nous apprit par la suite M. Maret, qui ne soulevait jamais une objection, mais ne faisait aussi jamais une proposition. C'était une très honnête machine.
Mon fils se trouvait à Anvers, assis à son bureau de secrétaire de M. Malouet, lorsqu'il aperçut celui-ci traverser la cour en courant. Or, jamais on n'avait vu M. Malouet, le plus grave des hommes, hâter le pas pour quoi que ce fût. Il entra en criant: «Votre père est préfet de Bruxelles!» Cher Humbert, combien sa joie fut grande!
[152] J'ai négligé d'écrire une particularité que je rapporterai ici. Je trouve, mon cher fils[153] qu'il est déjà assez singulier qu'ayant six mois accomplis de ma soixante-quatorzième année, j'aie conservé un aussi fidèle souvenir de toutes les choses qui me sont arrivées! Cependant l'une d'elles m'avait totalement passé de l'esprit. La voici: