Il me semble que ceux même qui aiment le plus cette femme extraordinaire ne sentent pas encore assez toute la supériorité de son esprit. Je lui trouve tous les genres d'esprit: raisonneuse ou frivole, plaisante ou sublime, elle prend tous les tons avec une facilité inconcevable. Je ne puis pas me refuser au désir de justifier mon admiration par la citation des traits les plus piquants qui se présenteront à ma mémoire ou à mes yeux, en parcourant ses lettres au hasard.

C'est surtout dans les récits et les tableaux où la grâce, la souplesse et la vivacité de son esprit brillent avec le plus d'éclat. Il n'y a rien peut-être à comparer à ce conte de l'archevêque de Reims, le Tellier: «L'archevêque de Reims revenait fort vite de Saint-Germain, c'était comme un tourbillon; s'il se croit grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. Il passait au travers de Nanterre, tra, tra, tra: ils rencontrent un homme à cheval: Gare! gare! Ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne le veut pas, et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse fut versé et renversé: en même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à être roués, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient, et courent encore, pendant que les laquais et le cocher de l'archevêque même se mettent à crier: Arrête, arrête ce coquin! qu'on lui donne cent coups!

«L'archevêque, en racontant ceci disait: Si j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles.»

VIII

Voici un tableau d'un autre genre: «Madame de Brissac avait aujourd'hui la colique; elle était au lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde: je voudrais que vous eussiez vu ce qu'elle faisait de ses douleurs, et l'usage qu'elle faisait de ses yeux, et des cris et des bras, et des mains qui traînaient sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût. Chamarrée de tendresse et d'admiration, j'admirais cette pièce et la trouvais si belle, que mon attention a dû paraître un saisissement, dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez que c'était pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Montjeu et Planci, que la scène était ouverte.»

Écoutez-la à présent annoncer la mort subite de M. de Louvois; voyez comme son ton s'élève sans se guinder. «Il n'est donc plus, ce ministre puissant et superbe, dont le moi occupait tant d'espace, était le centre de tant de choses! Que d'intérêts à démêler, d'intrigues à suivre, de négociations à terminer!... O mon Dieu! encore quelque temps: je voudrais humilier le duc de Savoie, écraser le prince d'Orange: encore un moment!... Non, vous n'aurez pas un moment, un seul moment.» Ce dernier mouvement n'est-il pas digne de Bossuet? Il me semble qu'on n'est pas plus sublime avec plus de simplicité.

Lorsque le prince de Longueville fut tué au passage du Rhin, on ne savait comment l'apprendre à la duchesse de Longueville, sa mère, qui l'idolâtrait. Il fallait pourtant lui annoncer qu'il y avait eu une affaire: Comment se porte mon frère, dit-elle? Sa pensée n'osa pas aller plus loin, ajoute madame de Sévigné. Ce trait n'est-il pas admirable? Le tableau qu'elle fait ensuite de la douleur de cette mère tendre fait frissonner.

«Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune doit consoler de n'être pas au nombre des heureux; on en trouve la mort moins amère.» Les lettres de madame de Sévigné sont semées de réflexions semblables, d'une vérité frappante, exprimées d'une manière énergique, fine, originale, et entremêlées souvent de traits plaisants et curieux.

Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa IX connaissance qui venait de mourir: «Quand elle fut près de mourir l'année passée, je disais, en voyant sa triste convalescence et sa décrépitude: Mon Dieu! elle mourra deux fois bien près l'une de l'autre. Ne disais-je pas vrai? Un jour Patris étant revenu d'une grande maladie à quatre-vingts ans, et ses amis s'en réjouissant avec lui et le conjurant de se lever: Hélas! leur dit-il, est-ce la peine de se rhabiller?»

«Il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, dit-elle ailleurs, il saura bien trouver ses petites consolations: c'est sa fantaisie d'être content.»