Adieu, ma chère bonne; j'embrasse ce comte, et le conjure d'entrer dans mes intérêts et dans les sentiments de ma tendresse.
158.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 15 avril 1676.
Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compère vient de partir. Il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la société, que quand je ne le regretterais que comme mon voisin, j'en serais fâchée. Il m'a priée mille fois de vous embrasser, et de vous dire qu'il a oublié de vous parler de l'histoire de votre Protée, tantôt galérien, et tantôt capucin; elle l'a fort réjoui. Voilà Beaulieu[445], qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec Broglie et deux autres; il n'a point voulu le quitter qu'il ne l'ait vu pendu[446], comme madame de... pour son mari. On croit que le siége de Cambrai va se faire: c'est un si étrange morceau, qu'on croit que nous y avons de l'intelligence. Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien puisse réparer cette brèche, vederemo. Cependant l'on raisonne, et l'on fait des almanachs[447] que je finis par dire, l'étoile du roi sur tout. Enfin, le maréchal de Bellefonds a coupé le fil qui l'attachait encore ici; Sanguin a sa charge[448] pour cinq cent cinquante mille livres, un brevet de retenue de trois cent cinquante mille. Voilà un grand établissement, et un cordon bleu assuré. M. de Pomponne m'est venu voir très-cordialement; toutes vos amies ont fait des merveilles. Je ne sors point, il fait un vent qui empêche la guérison de mes mains; elles écrivent pourtant mieux, comme vous voyez. Je me tourne la nuit sur le côté gauche; je mange de la main gauche. Voilà bien du gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort aisément que vous avez vu ce chien de visage-là quelque part: c'est que je n'ai point été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas des remèdes.
J'irai à Vichy; on me dégoûte de Bourbon, à cause de l'air. La maréchale d'Estrées veut que j'aille à Vichy: c'est un pays délicieux. Je vous ai mandé sur cela tout ce que j'ai pensé: ou venir ici avec moi, ou rien; car quinze jours ne feraient que troubler mes maux, par la vue de la séparation; ce serait une peine et une dépense ridicule. Vous savez comme mon cœur est pour vous, et si j'aime à vous voir; c'est à vous à prendre vos mesures. Je voudrais que vous eussiez déjà conclu le marché de votre terre, puisque cela vous est bon. M. de Pomponne me dit qu'il venait d'en faire un marquisat; je l'ai prié de vous faire ducs; il m'assura de sa diligence à dresser les lettres, et même de la joie qu'il en aurait: voilà déjà une assez grande avance. Je suis ravie de la santé des Pichons; le petit petit, c'est-à-dire, le gros gros est un enfant admirable; je l'aime trop d'avoir voulu vivre contre vent et marée. Je ne puis oublier la petite[449]; je crois que vous réglerez de la mettre à Sainte Marie, selon les résolutions que vous prendrez pour cet été; c'est cela qui décide. Vous me paraissez bien pleinement satisfaite des dévotions de la semaine sainte et du jubilé: vous avez été en retraite dans votre château. Pour moi, ma chère, je n'ai rien senti que par mes pensées, nul objet n'a frappé mes sens, et j'ai mangé de la viande jusqu'au vendredi saint: j'avais seulement la consolation d'être fort loin de toute occasion de pécher. J'ai dit à la Mousse votre souvenir; il vous conseille de faire vos choux gras vous-même de cet homme à qui vous trouvez de l'esprit. Adieu, ma chère enfant.
159.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 29 avril 1676.
Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de samedi à dimanche. D'abord cette nouvelle fait battre le cœur; on croit avoir acheté cette victoire; point du tout, ma belle, elle ne nous coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet. Larrei, fils de M. Laîné qui fut tué en Candie, ou son frère, est blessé assez considérablement. Vous voyez comme on se passe bien de vieux héros.
Madame de Brinvilliers[450] n'est pas si aise que moi; elle est en prison, elle se défend assez bien; elle demanda hier à jouer au piquet, parce qu'elle s'ennuyait. On a trouvé sa confession; elle nous apprend qu'à sept ans elle avait cessé d'être fille; qu'elle avait continué sur le même ton; qu'elle avait empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants, et elle-même; mais ce n'était que pour essayer d'un contre-poison: Médée n'en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son écriture; c'est une grande sottise; mais qu'elle avait la fièvre chaude quand elle l'avait écrite; que c'était une frénésie, une extravagance, qui ne pouvait pas être lue sérieusement.
La reine a été deux fois aux Carmélites avec Quanto; cette dernière se mit à la tête de faire une loterie, elle se fit apporter tout ce qui peut convenir à des religieuses; cela fit un grand jeu dans la communauté. Elle causa fort avec sœur Louise de la Miséricorde (madame de la Vallière); elle lui demanda si tout de bon elle était aussi aise qu'on le disait. Non, répondit-elle, je ne suis point aise, mais je suis contente. Quanto lui parla fort du frère de Monsieur, et si elle voulait lui mander quelque chose, et ce qu'elle dirait pour elle. L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-être piquée de ce style: Tout ce que vous voudrez, madame, tout ce que vous voudrez. Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que vous pourrez imaginer. Quanto voulut ensuite manger; elle donna une pièce de quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce qu'elle fit elle-même, et qu'elle mangea avec un appétit admirable: je vous dis le fait sans aucune paraphrase. Quand je pense à une certaine lettre que vous m'écrivîtes l'été passé sur M. de Vivonne, je prends pour une satire tout ce que je vous envoie. Voyez un peu où peut aller la folie d'un homme qui se croirait digne de ces hyperboliques louanges.