J'arrivai ici samedi, comme je vous l'avais mandé. Je me purgeai hier pour m'acquitter du cérémonial de Vichy, comme vous vous acquittiez l'autre jour des compliments de province à vos dames de carton. Je me porte fort bien, le chaud achèvera mes mains; je jouis avec plaisir et modération de la bride qu'on m'a mise sur le cou; je me promène un peu tard; je reprends mon heure de me coucher; mon sommeil se raccoutume avec le matin; je ne suis plus une sotte poule mouillée; je conduis pourtant toujours ma barque avec sagesse; et si je m'égarais, il n'y aurait qu'à me crier, rhumatisme; c'est un mot qui me ferait bien vite rentrer dans mon devoir. Plût à Dieu, ma fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, vous puissiez être ici! vous aimeriez premièrement les solides vertus du maître du logis; la liberté qu'on y trouve, plus grande qu'à Fresne; et vous admireriez le courage et la hardiesse qu'il a eus de rendre une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez frappée de cette nouveauté. Si cette montagne était à Versailles, je ne doute point qu'elle n'eût ses parieurs contre les violences dont l'art opprime la pauvre nature, dans l'effet court et violent de toutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne aux faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de vos parfums de Provence; enfin, on y parle de vous, on y boit à votre santé: ce repos m'a été agréable et nécessaire.
Je serai mercredi à Moulins, où j'aurai une de vos lettres, sans préjudice de celle que j'attends après dîner. Il y a dans ce voisinage des gens plus raisonnables et d'un meilleur air que je n'en ai vu en nulle autre province; aussi ont-ils vu le monde et ne l'ont pas oublié. L'abbé Bayard me paraît heureux, et parce qu'il l'est, et parce qu'il veut l'être. Pour moi, ma chère comtesse, je ne puis l'être sans vous; mon âme est toujours agitée de crainte, d'espérance, et surtout de voir, tous les jours, écouler ma vie loin de vous: je ne puis m'accoutumer à la tristesse de cette pensée; je vois le temps qui court et qui vole, et je ne sais où vous reprendre. Je veux sortir de cette tristesse par un souvenir qui me revient d'un homme qui me parlait en Bretagne de l'avarice d'un certain prêtre: il me disait fort naturellement: «Enfin, madame, c'est un homme qui mange de la merluche toute sa vie, pour manger du poisson après sa mort.» Je trouvai cela plaisant, et j'en fais l'application à toute heure. Les devoirs, les considérations nous font manger de la merluche toute notre vie, pour manger du poisson après notre mort.
Je n'ai plus les mains enflées, mais je ne les ferme pas; et comme j'ai toujours espéré que le chaud les remettrait, j'avais fondé mon voyage de Vichy sur cette lessive dont je vous ai parlé; et sur les sueurs de la douche, pour m'ôter à jamais la crainte du rhumatisme: voilà ce que je voulais, et ce que j'ai trouvé. Je me sens bien honorée du goût qu'a M. de Grignan pour mes lettres: je ne les crois jamais bonnes; mais puisque vous les approuvez, je ne leur en demande pas davantage. Je vous remercie de l'espérance que vous me donnez de vous voir cet hiver; je n'ai jamais eu plus d'envie de vous embrasser. J'aime l'abbé de vous avoir écrit si paternellement; lui, qui souffre avec peine d'être six semaines sans me voir, ne doit-il pas entrer dans la douleur que j'ai de passer ma vie sans vous, et dans l'extrême désir que j'ai de vous avoir?
On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de Vaubrun est toujours dans son premier désespoir. Je vous écrirai de Moulins. Je ne fais pas de réponse à la moitié de votre aimable lettre, je n'en ai pas le temps.
170.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Briare, mercredi 24 juin 1676.
Je m'ennuie, ma très-chère, d'être si longtemps sans vous écrire. Je vous ai écrit deux fois de Moulins; mais il y a déjà bien loin d'ici à Moulins. Je commence à dater mes lettres de la distance que vous voulez. Nous partîmes donc lundi de cette bonne ville: nous avons eu des chaleurs extrêmes. Je suis bien assurée que vous n'avez pas trouvé d'eau dans votre petite rivière, puisque notre belle Loire est entièrement à sec en plusieurs endroits. Je ne comprends pas comme auront fait madame de Montespan et madame de Tarente; elles auront glissé sur le sable. Nous partons à quatre heures du matin; nous nous reposons longtemps à la dînée; nous dormons sur la paille et sur les coussins de notre carrosse, pour éviter les incommodités de l'été. Je suis d'une paresse digne de la vôtre; par le chaud, je vous tiendrais compagnie à causer sur un lit, tant que terre nous pourrait porter. J'ai dans la tête la beauté de vos appartements; vous avez été trop longtemps à me les dépeindre.
Je crois que sur ce lit vous m'expliqueriez ces ridicules qui viennent des défauts de l'âme, et dont je me doute à peu près. Je suis toujours d'accord de mettre au premier rang de ce qui est bon ou mauvais, tout ce qui vient de ce côté-là: le reste me paraît supportable, et quelquefois excusable; les sentiments du cœur me paraissent seuls dignes de considération; c'est en leur faveur que l'on pardonne tout: c'est un fonds qui nous console et qui nous paye de tout; et ce n'est donc que par la crainte que ce fonds ne soit altéré, qu'on est blessé de la part des choses.
171.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 17 juillet 1676.