Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours naturel; et ce naturel se fait surtout sentir par une négligence abandonnée qui plaît, et par une rapidité qui entraîne. On sent partout ce qu'elle dit quelque part: J'écrirais jusqu'à demain; mes pensées, ma plume, mon encre, tout vole.

Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie d'une gaieté un peu libre pour une femme? quelle adresse dans la tournure! quelle mesure dans l'expression! Elle fait tout entendre sans rien prononcer. On peut se rappeler un mot de ce genre sur la Brinvilliers.

Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame de Sévigné, c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa fille, dont les expressions se varient sous mille formes diverses, toujours sensibles, toujours intéressantes; mais ce sont les traits les moins propres à être cités, parce que ce ne sont ordinairement que des expressions et des tournures très-simples, qui ne peuvent guère se détacher des circonstances ou des idées accessoires qui les environnent. Quelquefois cependant XI son sentiment s'embellit par la pensée et par l'imagination.

Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures très-ingénieuses sans cesser d'être naturelles. «Savez-vous ce que je fais de ma lunette? écrit-elle à madame de Grignan. Je ne cesse de la tourner du côté dont elle éloigne; les importuns qui m'environnent disparaissent, et je peux ne penser qu'à vous.»

«Je regrette, dit-elle dans un autre endroit, ce que je passe de ma vie sans vous, et j'en précipite les restes pour vous retrouver, comme si j'avais bien du temps à perdre.» Elle répète plusieurs fois cette idée: «Je suis bien aise que le temps coure et m'entraîne avec lui, pour me redonner à vous.» Et dans un autre endroit: «Je suis si désolée de me retrouver toute seule, que, contre mon ordinaire, je souhaite que le temps galope, et pour me rapprocher celui de vous revoir, et pour m'effacer un peu ces impressions trop vives.... Est-ce donc cette pensée si continuelle qui vous fait dire qu'il n'y a point d'absence? J'avoue que, par ce côté, il n'y en a point. Mais comment appelez-vous ce que l'on sent quand la présence est si chère? Il faut, de nécessité, que le contraire soit bien amer.

«Mon cœur est en repos quand il est près de vous; c'est son état naturel, le seul qui peut lui plaire....

«Il me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de tout ce que j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais fait autre chose que pleurer.... Je ne sais où me sauver de vous, dit-elle ailleurs à sa fille.»

Elle écrit au président de Moulceau: «J'ai été reçue à bras ouverts de madame de Grignan, avec tant de joie, de tendresse et de reconnaissance, qu'il me semblait que je n'étais pas venue encore assez tôt ni d'assez loin.»

Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme si aimable et si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la vérité: madame de Sévigné, avec tant d'esprit et un si bon esprit, avait aussi les sottises de son siècle et de son rang. Elle était glorieuse de sa naissance jusqu'à la puérilité. On la voit XII se pâmer d'admiration sur la généalogie de la maison de Rabutin, que le comte de Bussy se proposait d'écrire; elle croit que toute l'Europe va s'intéresser à cette belle histoire.

Elle était enivrée, comme presque tout son siècle, de la grandeur de Louis XIV. Ce prince lui parla un jour, après la représentation d'Esther, à Saint-Cyr: sa vanité se montre et se répand, à cette occasion, avec une joie d'enfant. Le passage est curieux. «Le roi s'adressa à moi, et me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner, je répondis: Sire, je suis charmée; ce que je sens est au-dessus des paroles. Le roi me dit: Racine a bien de l'esprit. Je lui dis: Sire, il en a beaucoup, mais en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie. Monsieur et madame la princesse me vinrent dire un mot; madame de Maintenon, un éclair: je répondis à tout, car j'étais en fortune.»