J'aurais tout l'air, ma fille, de penser comme vous sur le poëme épique; le clinquant[515] du Tasse m'a charmée. Je crois pourtant que vous vous accommoderez de Virgile: Corbinelli me l'a fait admirer; il faudrait quelqu'un comme lui pour vous accompagner dans ce voyage. Je m'en vais tâter du Schisme des Grecs; on en dit du bien; je conseillerai à la Garde de vous le porter. Je ne sais aucune sorte de nouvelle.
Monsieur de Sévigné.
Ah! pauvre esprit, vous n'aimez point Homère! Les ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris, les beautés naturelles ne vous touchent point: il vous faut du clinquant, ou des petits corps[516]. Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant vous faire expliquer le sixième livre et le neuvième où est l'aventure de Nisus et d'Euryalus, et le onze et le douze, je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir: Turnus vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié; et en un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan qu'un pareil personnage ne vînt aborder en Provence. Mais moi qui suis bon frère, je vous souhaiterais du meilleur de mon cœur une telle aventure; puisqu'il est écrit que vous devez avoir la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que par l'indéfectibilité de la matière, et par les négations non conversibles. Il est triste de n'être occupée que d'atomes, et de raisonnements si subtils que l'on n'y puisse atteindre.
Au reste, ce serait une chose curieuse que je vous dusse mon mariage; il ne vous manque plus que cela, pour être une sœur bien différente des autres; et il n'y a que cette suite qui puisse répondre à tout ce que vous avez fait jusqu'ici sur mon sujet. Quoi qu'il puisse arriver, je vous assure que cela n'augmentera point ma tendresse ni ma reconnaissance pour vous, ma belle petite sœur.
Madame de Sévigné.
Le bon abbé vous assure de son éternelle amitié. Adieu, ma chère enfant. La Mouche[517] est à la cour, c'est une fatigue; mais que faire? M. de Schomberg est toujours vers la Meuse, avec son train, c'est-à-dire tout seul tête à tête[518]. Madame de Coulanges disait l'autre jour qu'il fallait donner à M. de Coulanges l'intendance de cette armée. Quand je verrai la maréchale (de Schomberg), je lui dirai des douceurs pour vous. M. le Prince est dans son apothéose de Chantilly; il vaut mieux là que tous vos héros d'Homère. Vous nous les ridiculisez extrêmement: nous trouvons, comme vous dites, qu'il y a de la feuille qui chante à tout ce mélange des dieux et des hommes; cependant il faut respecter le père le Bossu. Madame de la Fayette commence à prendre des bouillons, sans en être malade; c'est ce qui faisait craindre le dessèchement.
190.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mardi, en attendant mercredi, 4 août 1677.
Je vins ici samedi matin, comme je vous l'avais mandé. La comédie[519] du vendredi nous réjouit beaucoup: nous trouvâmes que c'était la représentation de tout le monde; chacun a ses visions plus ou moins marquées. Une des miennes présentement, c'est de ne me point encore accoutumer à cette jolie abbaye, de l'admirer toujours comme si je ne l'avais jamais vue, et de trouver que vous m'êtes bien obligée de la quitter pour aller à Vichy. Ce sont de ces obligations que je reproche au bon abbé, quand j'ai écrit deux ou trois lettres en Bretagne pour mes affaires: sur le même ton, vous êtes bien ingrate de dire que vous voyez toujours cette écritoire en l'air, et que j'écris trop. Vous ne me parlez point de votre santé, c'est pourtant un petit article que je ne trouve pas à négliger: tant que vous serez maigre, vous ne serez point guérie; et soit par le sang échauffé et subtilisé, soit par la poitrine, vous devez toujours craindre le dessèchement. Je souhaite donc qu'on ait un peu de peine à vous lacer, pourvu que la crainte d'engraisser ne vous jette pas dans la pénitence, comme l'année dernière; car il faut songer à tout: mais cette crainte ne peut pas entrer deux fois dans une tête raisonnable.
Au reste, vous avez des lunettes meilleures que celles de l'abbé; vous voyez assurément tout le manége que je fais quand j'attends vos lettres; je tourne autour du petit pont: je sors de l'Humeur de ma fille, et je regarde par l'Humeur de ma mère[520] si la Beauce[521] ne revient point; et puis je remonte, et reviens mettre mon nez au bout de l'allée qui donne sur le petit pont; et, à force de faire ce chemin, je vois venir cette chère lettre; je la reçois, et la lis avec tous les sentiments que vous devinez; car vous avez des lunettes pour tout. J'attends ce soir la seconde, et j'y ferai réponse demain. Le bon abbé est étonné que les voyages d'Aix et de Marseille, et le payement des gardes, vous aient jetés dans une si excessive dépense. Vous disiez, il y a quinze jours, que vous étiez bien: c'est que vous aviez compté sans votre hôte, qui fait toujours ses parties bien hautes, sans qu'on en puisse rien rabattre. Vous dites que votre château est une grande ressource, j'en suis d'accord; mais j'aimerais mieux y demeurer par choix, que d'y être forcée par la nécessité. Vous savez ce que dit l'abbé d'Effiat[522]; il a épousé sa maîtresse; il aimait Véret quand il n'était pas obligé d'y demeurer; il ne peut plus y durer, parce qu'il n'ose en sortir. Enfin, ma fille, je vous conseille de suivre toutes vos bonnes résolutions de règle et d'économie: cela ne rajuste pas une maison, mais cela rend la vie moins sèche et moins ennuyeuse.