J'ai reçu deux de vos lettres en arrivant, ma très-chère; j'en avais grand besoin: mon cœur était triste, me voilà bien: je les relirai, ce m'est une consolation. Ma fille, passé aujourd'hui, je vous promets de ne plus écrire qu'un mot, c'est-à-dire, la feuille qui chante et chantera; mais faites-en donc de même: vous êtes excédée d'écriture, et c'est être malade à votre âge, que d'être maigre au point que vous l'êtes; je hais, il est vrai, de voir si visiblement la côte d'Adam en votre personne. Ma fille, ne me grondez pas ce soir, je veux un peu parler: j'arrive; je me repose demain; rien ne m'oblige à me taire. M. de Champlâtreux est déjà venu me voir; le bon abbé le trouve d'une bonne société; il lui donnera souvent à dîner. Savez-vous qui m'a déjà envoyé faire un compliment? M. le marquis de Termes, qui arriva hier tout malade de goutte et de colique: on dit qu'il a la barbe longue comme un capucin: ah! c'est fort bien fait. Le chevalier de Flamarens est avec lui, M. et madame d'Albon y sont aussi, M. de Jussac: on attend encore bien du monde. J'oublie le meilleur, c'est Vincent qui sort déjà d'ici, et qui prendra des soins de moi extrêmes. Je me porte très-bien; je ne sais que souhaiter de mieux, sinon déclouer ce bienheureux état. Je vous écrivis hier de la Palice; j'y vis un petit garçon que je trouvai joli: il a sept ans; je suis sûre qu'il ressemble au vôtre: son père, qui est un gentilhomme de M. de Saint-Géran, lui a appris l'exercice du mousquet et de la pique; c'est la plus jolie chose du monde; vous aimeriez ce petit enfant; cela lui dénoue le corps; il est délibéré, adroit, résolu. Son père passe sa vie à la guerre; il est convalescent à la Palice, et se divertit à rendre son fils un vrai petit soldat; j'aimerais mieux cela qu'un maître à danser: si le hasard vous envoyait un tel homme, prenez le même plaisir sur ma parole. M. l'archevêque a écrit au bon abbé tout ce qui peut se mander d'obligeant et de tendre pour l'engager au voyage de Grignan; mais je ne vois pas que cela l'ébranle, quoiqu'il en soit touché. J'aurais bien à causer sur vos deux lettres que voilà; mais, quoique je ne sois pas encore initiée à la fontaine, je veux vous donner l'exemple. Un homme de la cour disait l'autre jour à madame de Ludres: «Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais.»—«Tout de bon? dit-elle; j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.» J'ai trouvé cela plaisant. Madame de Coulanges a des soins de moi admirables; je regarde autour de moi; est-ce que je suis en fortune? Elle me rend le tambourinage qu'elle reçoit de beaucoup d'autres. La Bagnols m'écrit aussi mille douceurs tortillonnées. Adieu, ma chère enfant; évitez sur toute chose le cœur de l'hiver pour revenir, et le détour de Reims. Croyez-moi; il n'y a point de santé qui puisse résister à ces fatigues; les voyages usent le corps comme les équipages.

194.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Vichy, mercredi au soir 22 septembre 1677.

Il me revient une lettre du 15. Je crois qu'elle est allée faire un tour à Paris. Le chevalier en a reçu une du bel abbé de cette même date, qui me fait voir au moins que vous vous portiez bien ce jour-là. Il est vrai que si Vardes m'eût parlé de votre maladie un peu plus au temps présent, nulle considération n'aurait pu me retenir; mais il fit si bien que je ne pus tourner mon inquiétude que sur le passé. Ma très-chère, au nom de Dieu, rapportez-moi votre bonne santé et votre joli visage; il est certain que je ne puis m'en passer, ni vous permettre d'être changée à l'âge où vous êtes. N'espérez donc point que je sois traitable sur cette maigreur qui marque visiblement votre mauvaise santé; la mienne est admirable. Je finis demain jeudi toutes mes affaires, je prends ma dernière médecine: je n'ai bu que seize jours: je n'ai pris que deux douches et deux bains chauds: je n'ai pu soutenir la douche; j'en suis fâchée, car j'aime à suer; mais j'en étais trop étouffée et trop étourdie: en un mot, c'est que je n'en ai plus de besoin, et que la boisson m'a suffi et fait des merveilles. Je m'en vais vendredi à Langlar; mes commensaux, Termes, Flamarens, Jussac, m'y suivront; le chevalier viendra m'y voir samedi, et reviendra lundi commencer sa douche. Il ne sera plus que huit jours sans moi; je le laisse en bon train, les eaux lui font beaucoup de bien: il recevra en mon absence mille présents de mes amis; il est fort content de moi. Pour mes mains, elles sont mieux; et cette incommodité est si petite, que le temps est le seul remède que je veuille souffrir. Je suis au désespoir, ma fille, de la tristesse de vos songes: hé! mon Dieu, faut-il que dans l'état où je suis je vous fasse du mal? C'est bien, je vous assure, contre mon intention. Je ne sais si vous avez celle de m'écrire des endroits admirables, vous y réussiriez; mais aussi ils ne tombent pas à terre: vous ne sentez pas l'agrément de ce que vous dites, et c'est tant mieux. Vous avez un peu d'envie de vous moquer de votre petite servante, et du corps de jupe, et du toupet: mais vous m'aimeriez si vous saviez le bon air que j'avais à la fontaine. Je crois que la Carnavalette nous sera meilleure que l'autre maison qu'on nous avait indiquée, mais qui est fort petite, et où pas un de vos gens ne pourrait loger. Nous verrons ce que fera le grand d'Hacqueville; je meurs de peur que madame de Lillebonne ne veuille pas déloger. Je suis toujours fort en peine de Corbinelli; il a été rudement traité de la fièvre tierce, le délire, et tout ce qui peut effrayer: il a pris de l'or potable, nous en attendons l'effet. Parlez-moi toujours de vous et de votre santé: ne faites-vous rien du tout pour vous remettre de vos deux saignées? Quelle maladie, bon Dieu! et quelle frayeur cela ne doit-il point donner à ceux qui vous aiment! Voilà le chevalier auprès de moi, et la compagnie ordinaire, avec un homme qui assurément joue mieux du violon que Baptiste. Nous voudrions vous envoyer, et à M. de Grignan, une chaconne et un écho dont il nous charme, et dont vous serez charmée: vous l'entendrez cet hiver.

195.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Gien, vendredi 1er octobre 1677.

J'ai pris votre lettre, ma très-chère, en passant par Briare; mon ami Roujoux[528] est un homme admirable; j'espère que j'en pourrai recevoir encore une avant que de partir d'Autri, où nous allons demain dîner. Nous avons fait cette après-dînée un tour que vous auriez bien aimé: nous devions quitter notre bonne compagnie dès midi, et prendre chacun notre parti, les uns vers Paris, les autres à Autri. Cette bonne compagnie n'ayant pas été préparée assez tôt à cette triste séparation, n'a pas eu la force de la supporter, et a voulu nous suivre à Autri: nous avons représenté les inconvénients, enfin nous avons cédé. Nous avons donc passé la rivière de Loire à Châtillon tous ensemble; le temps était admirable, et nous étions ravis de voir qu'il fallait que le bac retournât pour aller prendre l'autre carrosse. Comme nous étions à bord, nous avons discouru du chemin d'Autri; on nous a dit qu'il y avait deux mortelles lieues, des rochers, des bois, des précipices: nous qui sommes accoutumés depuis Moulins à courir la bague, nous avons eu peur de cette idée, et toute la bonne compagnie, et nous conjointement, nous avons repassé la rivière, en pâmant de rire de ce petit dérangement; tous nos gens en faisaient autant, et dans cette belle humeur nous avons repris le chemin de Gien, où nous voilà tous; et après que la nuit nous aura donné conseil, qui sera apparemment de nous séparer courageusement, nous irons, la bonne compagnie de son côté, et nous du nôtre.

Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer, ce sont des forges de Vulcain: nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes forgeant, non pas les armes d'Énée, mais des ancres pour les vaisseaux: jamais vous n'avez vu redoubler des coups si justes, ni d'une si admirable cadence. Nous étions au milieu de quatre fourneaux; de temps en temps ces démons venaient autour de nous, tous fondus de sueur, avec des visages pâles, des yeux farouches, des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs; cette vue pouvait effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi, je ne comprenais pas qu'il fût possible de résister à nulle des volontés de ces messieurs-là dans leur enfer. Enfin, nous en sortîmes avec une pluie de pièces de quatre sous, dont nous eûmes soin de les rafraîchir pour faciliter notre sortie.

Nous avions vu la veille, à Nevers, une course la plus hardie qu'on puisse s'imaginer: quatre belles dans un carrosse nous ayant vus passer dans les nôtres, eurent une telle envie de nous revoir, qu'elles voulurent gagner les devants lorsque nous étions sur une chaussée qui n'a jamais été faite que pour un carrosse. Ma fille, leur cocher nous passa témérairement sur la moustache: elles étaient à deux doigts de tomber dans la rivière, nous criions tous miséricorde, elles pâmaient de rire et coururent de cette sorte, et par-dessus nous et devant nous, d'une si surprenante manière, que nous en sommes encore effrayés.

Voilà, ma très-chère, nos plus grandes aventures; car de vous dire que tout est plein de vendanges et de vendangeurs, cette nouvelle ne vous étonnerait pas au mois de septembre. Si vous aviez été Noé, comme vous disiez l'autre jour, nous n'aurions pas trouvé tant d'embarras. Je veux vous dire un mot de ma santé; elle est parfaite, les eaux m'ont fait des merveilles, et je trouve que vous vous êtes fait un dragon de cette douche: si j'avais pu le prévoir, je me serais bien gardée de vous en parler; je n'eus aucun mal de tête; je me trouvai un peu de chaleur à la gorge; et comme je ne suai pas beaucoup la première fois, je me tins pour dit que je n'avais pas besoin de transpirer comme l'année passée: ainsi, je me suis contentée de boire à longs traits, dont je me porte très-bien: il n'y a rien de si bon que ces eaux.