J'attends vos lettres: la poste arrive ici trois fois la semaine, j'ai envie d'y demeurer. Je commence donc à vous écrire pour vous rendre compte de mes pensées; car je n'ai plus d'autres nouvelles à vous mander: cela ne composera pas des lettres bien divertissantes, et même vous n'y verrez rien de nouveau, puisque vous savez depuis longtemps que je vous aime, et comme je vous aime: vous feriez donc bien, au lieu de lire mes lettres, de les laisser là, et de dire, Je sais bien ce que me mande ma mère: mais, persuadée que vous n'aurez pas la force d'en user ainsi, je vous dirai que je suis en peine de vous, de votre santé, de votre mal de tête. L'air de Grignan me fait peur: un vent qui déracine des arbres dont la tête au ciel était voisine, et dont les pieds touchaient à l'empire des morts[707], me fait trembler. Je crains qu'il n'emporte ma fille, qu'il ne l'épuise, qu'il ne la dessèche, qu'il ne lui ôte le sommeil, son embonpoint, sa beauté: toutes ces craintes me font transir, je vous l'avoue, et ne me laissent aucun repos. Je fus l'autre jour me promener seule dans ces belles allées; madame de Chaulnes était enfermée avec notre Rochon[708] pour des affaires. Madame de Kerman est délicate, je répétais donc pour les Rochers; je portai toutes ces pensées, elles sont tristes: je sentais pourtant quelque plaisir d'être seule. Je relus trois ou quatre de vos lettres; vous parlez de bien écrire: personne n'écrit mieux que vous: quelle facilité de vous expliquer en peu de mots, et comme vous les placez! Cette lecture me toucha le cœur et me contenta l'esprit. Voici une maison fort agréable, on y a beaucoup de liberté; vous connaissez les bonnes et solides qualités de cette duchesse. Madame de Kerman est une fort aimable personne, j'en ai tâté; elle a bien plus de mérite et d'esprit qu'elle n'en laisse paraître; elle est fort loin de l'ignorance des femmes, elle a bien des lumières, et les augmente tous les jours par les bonnes lectures: c'est dommage que son établissement soit au fond de la basse Bretagne. Quand vous pourrez écrire à M. et à madame de Chaulnes, je leur donne ma part; vous me ferez écrire par Pauline; je connais votre style, c'est assez. Je vous souhaite M. de Grignan; je n'aime point que vous soyez seule dans ce château, pauvre petite Orithye! mais Borée n'est point civil ni galant pour vous, c'est ce qui m'afflige. Adieu, ma très-chère; respectez votre côté, respectez votre tête; on ne sait où courir. Je comprends vos peines pour votre fils, je les sens, et par lui que j'aime, et par vous que j'aime encore plus; cette inquiétude tire deux coups sur moi.
Corbinelli est toujours chez nous le meilleur du monde, et toujours abîmé dans sa philosophie christianisée; car il ne lit que des livres saints.
287.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Pont-Audemer, lundi 2 mai 1689.
Je couchai hier à Rouen, d'où je vous écrivis un mot pour vous dire seulement que j'avais reçu deux de vos lettres avec bien de la tendresse. Je n'écoute plus tout ce qu'elle voudrait me faire sentir; je me dissipe, je serais trop souvent hors de combat, c'est-à-dire hors de la société; c'est assez que je la sente, je ne m'amuse point à l'examiner de si près. Il y a onze lieues de Rouen à Pont-Audemer; nous y sommes venus coucher. J'ai vu le plus beau pays; j'ai vu toutes les beautés et les tours de cette belle Seine pendant quatre ou cinq lieues, et les plus agréables pays du monde; ses bords n'en doivent rien à ceux de la Loire; ils sont gracieux, ils sont ornés de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande rivière: en vérité, cela est beau. Je ne connaissais point la Normandie, j'étais trop jeune quand je la vis; hélas! il n'y a peut-être plus personne de tous ceux que j'y voyais autrefois: cette pensée est triste. J'espère trouver à Caen, où nous serons mercredi, votre lettre du 21 et celle de M. de Chaulnes. Je n'avais point cessé de manger avec le chevalier avant que de partir; le carême ne nous séparait point du tout; j'étais ravie de causer avec lui de toutes vos affaires; je sens infiniment cette privation; il me semble que je suis dans un pays perdu, de ne plus traiter tous ces chapitres. Corbinelli ne voulait point de nous les soirs, sa philosophie allait se coucher; je le voyais le matin, et souvent l'abbé Bigorre venait nous conter des nouvelles.
Je vous observerai pour votre retour, qui réglera le mien, je vis au jour la journée. Quand je partis, M. de Lamoignon était à Bâville avec Coulanges. Madame du Lude, madame de Verneuil[709] et madame de Coulanges sortirent de leurs couvents pour venir me dire adieu; tout cela se trouva chez moi avec madame de Vins, qui revenait de Savigny. Madame de Lavardin vint aussi avec la marquise d'Uxelles, madame de Mouci, mademoiselle de la Rochefoucauld et M. du Bois: j'avais le cœur assez triste de tous ces adieux. J'avais embrassé la veille madame de la Fayette, c'était le lendemain des fêtes, j'étais tout étonnée de m'en aller; mais, ma chère belle, c'est proprement le printemps que j'allais voir arriver dans tous les lieux où j'ai passé; il est d'une beauté, ce printemps, et d'une jeunesse, et d'une douceur que je vous souhaite à tout moment, au lieu de cette cruelle bise qui vous renverse, et qui me fait mourir quand j'y pense.
J'embrasse Pauline, et je la plains de ne point aimer à lire des histoires; c'est un grand amusement: aime-t-elle au moins les Essais de morale et Abbadie[710], comme sa chère maman? Madame de Chaulnes vous fait mille amitiés; elle a des soins de moi, en vérité, trop grands. On ne peut voyager, ni dans un plus beau vert, ni plus agréablement, ni plus à la grande, ni plus librement. Adieu, ma très-chère belle; en voilà assez pour le Pont-Audemer, je vous écrirai de Caen.
288.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Caen, jeudi 5 mai 1689.
Je me doutais bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril, que je n'avais point reçue à Rouen; c'eût été dommage qu'elle eût été perdue; bon Dieu! de quel ton, de quel cœur (car les tons viennent du cœur), de quelle manière m'y parlez-vous de votre tendresse? Il est vrai, ma chère comtesse, que l'affaire d'Avignon est très-consolante: si, comme vous dites, elle venait à des gens dans le courant de leurs revenus, quelle facilité cela donnerait pour venir à Paris! Vos dépenses ont été extrêmes, et l'on ne fait que réparer; mais aussi, comme je disais l'autre jour, c'est pour avoir vécu qu'on reçoit ces faveurs de la Providence: cependant, ma fille, cette même Providence vous redonnera peut-être d'une autre manière les moyens de venir à Paris: il faut voir ses desseins.