Aux Rochers, mercredi 29 juin 1689.

Je ne puis vous dire à quel point je plains M. le chevalier: il y a peu d'exemple d'un pareil malheur: sa santé est tellement déplorée depuis quelque temps, qu'il n'y a ni maux passés, ni régime, ni saison, sur quoi il puisse compter. Je sens cet état, et par rapport à lui, et par rapport à votre fils, qui y perd tout ce qu'on y peut perdre; tout cela se voit d'un coup d'œil, le détail importunerait sa modestie: je suis remplie de ces vérités, et je regarde toujours Dieu qui redonne à ce marquis un M. de Montégut, la sagesse même; et tous les autres de ce régiment, qui, pour plaire à M. le chevalier, font des merveilles à ce petit capitaine. N'est-ce pas une espèce de consolation qui ne se trouve point dans d'autres régiments moins attachés à leur colonel? Ce marquis m'a écrit une si bonne lettre, que j'en eus le cœur sensiblement touché: il ne cesse de se louer de ce M. de Montégut; il badine et me fait compliment sur la belle pièce que j'ai faite sur M. d'Arles: vous êtes bien plaisante de la lui avoir envoyée. Il dit qu'il a renoncé à la poésie, qu'à peine ils ont le temps de respirer; toujours en l'air, jamais deux jours en repos: ils ont affaire à un homme[718] bien vigilant. Mandez-moi bien des nouvelles de M. le chevalier; j'espère au changement de climat, à la vertu des eaux, et plus encore à la douceur consolante d'être avec vous et avec sa famille. Je le crois un fleuve bienfaisant, avec plus de justice que vous ne le croyez de moi: il me semble qu'il donnera un bon tour, un bon ordre à toute chose. Il est vrai que le comtat d'Avignon est une Providence qu'il n'était pas aisé de deviner: mais détournons nos tristes pensées, vous n'en êtes que trop remplie, sans en recevoir encore le contre-coup dans mes lettres. Il faut conserver la santé, dont la ruine serait encore un plus grand mal; la mienne est toujours toute parfaite. Cette purgation des capucins, où il n'y a point de séné, me paraît comme un verre de limonade, et c'en est en effet: je la pris, pour n'y plus penser, parce qu'il y avait longtemps que je n'avais été purgée; je ne m'en sentis pas. Vous faites trop d'honneur à ce remède; mon fils n'en sort pas moins le matin; c'est un remède pour ôter le superflu, bien superflu, qui ne va point chercher midi à quatorze heures, ni réveiller tous les chats qui dorment. Nous faisons une vie si réglée, qu'il n'est guère possible de se mal porter. On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu'à neuf heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois: après la messe, on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange, on dîne, on lit, ou l'on travaille, jusqu'à cinq heures. Depuis que nous n'avons plus mon fils, je lis, pour épargner la petite poitrine de sa femme: je la quitte à cinq heures, je m'en vais dans ces aimables allées, j'ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de place, et je varie le tour de mes promenades: un livre de dévotion et un livre d'histoire, on va de l'un à l'autre, cela fait du divertissement; un peu rêver à Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le souper; je suis quelquefois un peu loin, je retrouve la marquise dans son beau parterre; nous nous sommes une compagnie: on soupe pendant l'entre-chien et loup: je retourne avec elle à la place Coulanges, au milieu de ces orangers; je regarde d'un œil d'envie la sainte Horreur, au travers de la belle porte de fer[719] que vous ne connaissez point; je voudrais y être; mais il n'y a plus de raison: j'aime cette vie mille fois plus que celle de Rennes; cette solitude n'est-elle pas bien convenable à une personne qui doit songer à soi, et qui est ou veut être chrétienne? Enfin, ma chère bonne, il n'y a que vous que je préfère au triste et tranquille repos dont je jouis ici; car j'avoue que j'envisage avec un trop sensible plaisir que je pourrai, si Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous. Il faut être bien persuadée de votre amitié, pour avoir laissé courir ma plume dans le récit d'une si triste vie. J'ai envoyé un morceau de votre lettre à mon fils, elle lui appartient: quand c'est pour Jupiter qu'on change, cet endroit est fort joli; votre esprit paraît vif et libre. Vous êtes adorable, ma chère fille, et vous avez un courage et une force et un mérite au-dessus des autres; vous êtes bien aimée aussi au-dessus des autres. Adieu, ma très-chère et très-aimable; j'espère que vous me parlerez de Pauline et de M. le chevalier. J'embrasse ce comte, qu'on aime trop.

292.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Rennes, lundi 25 juillet 1689.

Je pars demain à la pointe du jour, avec M. et madame de Chaulnes, pour un voyage de quinze jours: voici, ma chère enfant, comme cela s'est fait. M. de Chaulnes me dit l'autre jour: «Madame, vous devriez venir avec nous à Vannes, voir le premier président (M. de la Faluère[720]); il vous a fait des civilités depuis que vous êtes dans la province, c'est une espèce de devoir à une femme de qualité.» Je n'entendis point cela, je lui dis: «Monsieur, je meurs d'envie de m'en aller à mes Rochers, dans un repos dont on a besoin quand on sort d'ici, et que vous seul pouviez me faire quitter.» Cela demeure. Le lendemain, madame de Chaulnes me dit tout bas à table: «Ma chère gouvernante, vous devriez venir avec nous; il n'y a qu'une couchée d'ici à Vannes; on a quelquefois besoin de ce parlement: nous irons ensuite à Auray, qui n'est qu'à trois lieues de là: nous n'y serons point accablées: nous reviendrons dans quinze jours.» Je lui répondis encore un peu trop simplement: «Madame, vous n'avez pas besoin de moi, c'est une bonté: je ne vois rien qui m'oblige à ménager ces messieurs; je m'en vais dans ma solitude, dont j'ai un véritable besoin.» Madame de Chaulnes se retire assez froidement; tout d'un coup mon imagination fait un tour, et je songe: Qu'est-ce que je refuse à des gens à qui je dois mille amitiés et mille complaisances? Je me sers de leur carrosse et d'eux quand cela m'est commode, et je leur refuse un petit voyage où peut-être ils seraient bien aises de m'avoir: ils pourraient choisir, ils me demandent cette complaisance avec timidité, avec honnêteté; et moi, avec beaucoup de santé, sans aucune bonne raison, je les refuse, et c'est dans le temps que nous voulons la députation pour mon fils, dont apparemment M. de Chaulnes sera le maître cette année! Tout cela passa vite dans ma tête, je vis que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, je lui dis: «Madame, je n'ai pensé d'abord qu'à moi, et j'étais peu touchée d'aller voir M. de la Faluère; mais serait-il possible que vous le souhaitassiez pour vous, et que cela vous fît le moindre plaisir?» Elle rougit, et me dit avec un air de vérité: Ah! vous pouvez penser. «C'est assez, madame, il ne m'en faut pas davantage, je vous assure que j'irai avec vous.» Elle me laissa voir une joie très-sensible, et m'embrassa, et sortit de table, et dit à M. de Chaulnes: Elle vient avec nous. Elle m'avait refusé, dit M. de Chaulnes; mais j'ai espéré qu'elle ne vous refuserait pas. Enfin, ma fille, je pars, et je suis persuadée que je fais bien, et selon la reconnaissance que je leur dois de leur continuelle amitié, et selon la politique, et que vous me l'auriez conseillé vous-même. Mon fils en est ravi, et m'en remercie: le voilà qui entre.

Monsieur de Sévigné.

Rien n'est si vrai, ma très-belle petite sœur: madame de Chaulnes fut saisie du refus de ma mère: elle se tut, elle rougit, elle s'appuya; et quand ma mère eut fait sa réflexion, et lui eut dit qu'elle était toute prête d'aller, si cela lui était bon, ce fut une joie si vraie et si naturelle que vous en auriez été touchée. Je ne savais ce qui se passait; je le sus peu de temps après: et, indépendamment de ce qu'ils veulent faire tomber sur moi cette année, s'ils en sont les maîtres, il était impossible de manquer à cette complaisance, sans manquer en même temps à tous les devoirs de l'amitié et de l'honnêteté; de sorte que je vous prie de l'en bien remercier, ainsi que j'ai fait. Madame de Chaulnes a des soins de sa santé qui nous doivent mettre en repos.

Madame de Sévigné.

Je reçois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie, et trop plaisante: j'ai ri toute seule de l'embarras de vos maçons et de vos ouvriers: j'aime fort la liberté et le libertinage de votre vie et de vos repas, et qu'un coup de marteau ne soit pas votre maître. Mon Dieu! que je serais heureuse de tâter un peu de cette sorte de vie avec une telle compagnie! rien ne peut m'ôter au moins l'espérance de m'y trouver quelque jour. Comme cette partie dépend de Dieu, je le prie de le vouloir bien, et je l'espère. Je n'eusse jamais cru que le beurre dût être compté dans l'agrément de vos repas; je pensais qu'il fallait que vous fussiez en Bretagne. Mais je ne veux jamais oublier la raison qui fait que vous mangez tant que l'on veut; c'est que vous n'avez point de faim. Je mangerai tant que l'on voudra, car je n'ai plus de faim; je vous remercie de cette phrase. Je vous assure que je suis bien lasse des grands repas; je mangerais tant que l'on voudrait, s'il n'y avait rien à manger: voilà celle que je vous rends. Hélas! je suis bien loin de la tristesse et de la solitude de l'entre-chien et loup; je ne souhaite que de m'y retrouver; je ne fais rien que par raison et par politique. Voici une invention de me faire passer les jours avec une langueur qui me fera vivre plus longtemps qu'à l'ordinaire: Dieu le veut: je conserverai ma santé autant que je pourrai; je suis ravie de la perfection de la vôtre, et du meilleur état de M. le chevalier. Ma chère enfant, je vous embrasse, et vous dis adieu. Nous n'étions pas encore assez loin. Voyez Auray sur la carte.

293.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.